Sur la Chapelle des Mages du palais de Cosme l’Ancien de Médicis, à Florence. 22.11-22

Sur la Chapelle des Mages du palais de Cosme l’Ancien de Médicis, à Florence.
Philippe Ruiz

Podcast : https://audioblog.arteradio.com/blog/192901/podcast/194120/une-peinture-a-cles-dans-la-florence-du-quattrocento-philippe-ruiz-24-11-2022



Entre 1449 et 1459 (dates communément admises), le peintre Benozzo Gozzoli réalise pour le maître de Florence, Cosimo dei Medici, un programme iconographique peint à fresque sur les murs de la chapelle familiale du palais tout juste sorti de terre.
Nous savons qu’en 1459, très fier du résultat, Cosimo fait les honneurs de sa chapelle toute neuve au jeune Galeazzo Maria Sforza, fils du seigneur de Milan, ainsi qu’au pape Pie II, un Siennois humaniste érudit ; la crème de l‘élite de cette Italie du second XVe siècle.
Le thème de ce décor peint à même les murs : le cortège des Mages venus adorer l’Enfant Jésus, dont la nativité est représentée sur un retable de Filippo Lippi (ou plus certainement une copie). Cette œuvre de Lippi suffirait à faire de la chapelle un endroit exceptionnel, mais on en vient presque à l’oublier tant l’oeil est attiré par le chatoiement des étoffes précieuses, l’abondance des personnages, le pittoresque des animaux, des végétaux, des paysages, en une explosion de couleurs contenues dans des formes délicates.
Le style de Gozzoli n’est pourtant pas spécialement novateur (on parle à son sujet de « gothique international », ce qui devrait le faire disparaître derrière la force d’innovation, la douce sensualité, la maîtrise de l’espace de Lippi).
Et il n’en demeure pas moins que son Cortège des Mages happe le regard, fascine, ravit les millions de visiteurs qui passent par ce tout petit oratoire et qui mettent bien tout le reste du parcours dans le palais à encaisser cette overdose de couleurs, de beau seigneurs chamarrés, d’animaux rares et magnifiques, d’expressions énigmatiques.
On perçoit confusément qu’il y a tant à comprendre dans ces quelques mètres carrés, qu’on a forcément « manqué » quelque chose. L’invitation à aller plus ultra, comme l’Ulysse de Dante, est évidente, encore faut-il savoir quel chemin emprunter.
Essayons d’en éclairer quelques jalons.
Gozzoli accomplit tout d’abord une narration picturale facilement accessible à tout Occidental du XVe siècle. L’épisode de l’adoration des Mages, au début des évangiles synoptiques, est très connu de tous les fidèles, les moins dégrossis compris. Et il n’y a rien d’extraordinaire dans l’iconographie retenue par le peintre : les mages sont de grands seigneurs, des « rois », leur cortège est surabondant, les présents sont somptueux, les animaux souvent exotiques. Entre les affres de la recherche d’un coin d’étable où accoucher et l’horreur de la fuite en Egypte et du massacre des Innocents, un moment de rêve. Gozzoli y ajoute, un peu cuistre, quelques grands classiques de cette peinture gothique de la fin du moyen-âge : trois Mages pour représenter les trois âges de la vie, une nature qui illustre les quatre saisons, une faune qui vient des trois parties du monde (Europe, Asie, Afrique). Cela, tout un chacun peut le percevoir avec la culture commune des Occidentaux de ce temps. C’est déjà un peu dense, mais tout le monde suit.
Il faut être un Florentin du Quattrocento pour saisir un autre niveau de narration. En 1439, une récurrence de la peste oblige les évêques italiens, les légats du Pape et les membres de la délégation byzantine, parmi lesquels l’empereur lui-même et le patriarche de Constantinople, à quitter Ferrare, dans la plaine du Pô. Ce concile avait pour but de refaire l’union entre Grecs et Latins devant la menace d’une imminente conquête de la seconde Rome par les Turcs ottomans. Le pape parvient à négocier la promesse d’une croisade de secours contre la réunification des Eglises.
Fuyant Ferrare, les pères conciliaires acceptent l’hospitalité que Cosimo, maître de la ville depuis 1434, s’est empressé de leur offrir. C’est pour lui une heure de gloire, la consécration de sa réussite personnelle comme la validation de ses talents de diplomate. Il rend un énorme service au pape (dont il est aussi le banquier…), à la chrétienté, à l’humanité. Ce concile est un moment important de notre histoire culturelle, mettant en contact rapproché et durable intellectuels grecs et humanistes italiens ; mais quant à son objet initial, c’est un échec. Les Constantinopolitains n’acceptent pas la tutelle romaine induite par les canons du concile ; Le sac de leur ville par les Vénitiens en 1204 ne passe toujours pas… Ce que Cosimo veut retenir de l’évènement, c’est le luxe du cortège, le déploiement de faste déployé par l’ambassade byzantine (inversement proportionnel aux réels moyens de ces Byzantins au bord de l’abîme). Et c’est bien cela que rend Gozzoli : le Basileus Jean (l’homme mûr sur un étalon noir), le patriarche Joseph (le vieillard sur une mûle) et leur suite. Un moment de l’histoire récente de Florence, qui se superpose à l’Histoire Sainte originelle. L’orgueil urbain des Florentins s’en trouve grandement flatté.
Reste que le dernier Mage ne colle pas vraiment avec la composition de l’ambassade grecque. Les Florentins qui fréquentent quelque peu le cercle du pouvoir médicéen sont, eux, capables de dire qui est ce beau jeune homme. Cosimo a deux petits-fils, Laurent (futur maître de la ville, poète licencieux, mécène fastueux) et Julien, assassiné quelques années plus tard lors de la conjuration des Pazzi. Julien est aussi beau et blond que Laurent est brun et laid. Et s’il est à la place du dernier mage, c’est parce qu’il permet à Gozzoli de superposer un troisième récit aux deux premiers. Les choses se compliquent quelque peu.
Derrière le dernier Mage, un peu jeune pour l’histoire, se trouve une foule de personnages, massés en une cavalcade compacte, sur au moins quatre rangs. Et les Florentins de l’élite (ou les membres de la famille, laquais et soubrettes compris) mettent facilement un nom sur tous ces visages. Cosimo lui-même, sur un âne roussin, et dont la position des mains constitue une manière de coming out. A cette époque, la profession de banquier n’a pas bonne réputation, et l’argent salit ceux qui le manipulent. Il est très délicat de montrer trop ostensiblement sa richesse, sauf à être de sang royal ou princier. Et cette mesure dans l’expression de la réussite se retrouve jusque dans l’austère majesté du palais que Cosimo fait édifier par Michelozzo di Bartolomeo. Majestueux mais sobre ; la puissance sans le luxe. C’est le code des parvenus de ce temps : pas de bling bling.
Dans la chapelle en revanche on peut se lâcher ; c’est, avec le studiolo du maître, le lieu le plus intime du palais. Le cercle de famille y a sa place, on est entre soi. C’est ici que Cosimo peut se faire représenter comme un manieur d’argent : en train de compter… avec ses doigts. C’est obscène, mais c’est la réalité que connaissent tous les Medici.
Et c’est aussi dans la foule des familiers qui se presse derrière lui qu’on aperçoit un visage juvénile, au regard pourtant acéré, et qui accroche l’oeil du visiteur. Gozzoli signe deux fois son œuvre ; par l’auto-portrait de trois-quart, tourné vers l’extérieur, auquel vont nous habituer nombre de peintres de l’âge moderne (mais ici c’est peut-être une première). Et par ce flamboyant bonnet écarlate, à la base duquel, pour que tous comprennent, il a écrit ; OPUS BENOTII (c’est Benozzo qui l’a fait). Le lien entre le commanditaire de l’oeuvre et l’artiste est très explicitement mis en scène. On connaît des peintures religieuses où celui qui paie le tableau se fait représenter en prière aux pieds de la Vierge ou de la Croix. L’inclusion de toute la famille Medici dans le cortège, ainsi que la représentation du lien entre l’artiste et son mécène, cela est en revanche très nouveau. Et dit beaucoup d’une relation qui devient classique et décisive dans la production artistique de la Renaissance européenne.
Chiara Frugoni, qui par un hasard presque miraculeux avait accompagné le groupe de mes étudiants lors de ma première visite à la Chapelle des Mages nous avait dit avant de nous faire entrer : « il faut voir ces fresques avec l’oeil d’un enfant, et les comprendre avec la tête d’un Machiavel. »


Bibliographie :

– Richard Turner, La Renaissance à Florence, Flammarion, Paris, 1997.
– Cristina Acidini Luchinat (dir.), Benozzo Gozzoli. La Capella dei Magi, Electa, Milano, 1993.

La bêtise, son territoire, ses ruses, son génie. Maryse Palévody. 16-11-22

La bêtise, son territoire, ses ruses, son génie.
Maryse Palévody

Podcast https://audioblog.arteradio.com/blog/192901/podcast/193266/la-betise-son-territoire-ses-ruses-son-genie-maryse-palevody-14-11-2022

Qu’est-ce que la bêtise ? ou plutôt, comme se le demande Robert Musil : « Qu’est-ce au juste que la bêtise ? » (Robert Musil, conférence à Vienne en mars 1937, De la bêtise). Car on sait reconnaître la bêtise, à coup sûr, mais peut-on au juste la définir ?

Michel Audiard dans La Grande Sauterelle de Georges Lautner, 1967, n’y va pas par quatre chemins :

« C’que tu peux être con. T’es même pas con t’es bête. Tu sais rien, tu vas jamais au cinoche, tu te tiens au courant de rien. Si ça se trouve t’as même pas de cerveau, et si on regarde au-dessus de ta tête, on doit voir tes dents… » 

Le Grand Robert, lui, parle de défaut d’intelligence et de jugement ; d’action ou de parole sotte ou maladroite ; d’absence de mobilité d’esprit. Les contraires sont, sans surprise, l’intelligence, l’esprit, la finesse, le bon sens ; mais aussi l’adaptation, la curiosité, la tolérance.

Le Littré nous dit que le mot « bêtise » est récent ; autrefois (XVe-XVIe s.), on disait besterie.
Être bête, c’est donc faire la bête, comme en témoignent certaines expressions (« bête à manger du foin ») ; l’âne, l’oie, arrivant en tête du bestiaire de la bêtise. Dès le moyen-âge, le mot bête s’applique métaphoriquement à l’homme pour évoquer son caractère instinctif, irrationnel, dominé par la physiologie. Montaigne, Pascal par exemple, opposent deux attitudes, toutes deux dangereuses, « faire l’ange » ou « faire la bête ». La « bête humaine » qui désigne le personnage de Jacques Lantier, assassin compulsif, dans le roman éponyme de Zola, dit assez la dérivation sémantique du mot « bête » vers la cruauté, l’acharnement, la voracité.
Ces acceptions affleurent donc dans le mot bêtise, qui ne peut être limité à un sens bon enfant, notamment quand il est employé au pluriel : faire ou dire des bêtises. Cette bêtise accidentelle et vénielle ne nous intéressera pas ici, ni même un emploi condescendant ou euphémistique du terme : 

“… faisons cette bêtise,
L’amour, et livrons-nous naïvement à Dieu.”
HUGO, La Légende des siècles, t. 4, 1877, p. 846.

Non, bien plus fascinante est la bêtise crasse, consubstantielle à l’individu, et lorsqu’elle persévère dans son être. Cf. Le Guignolo de Georges Lautner, 1980, dialogue J. Audiard :

« – Vous savez quelle différence il y a entre un con et un voleur ?
– Non.
– Un voleur, de temps en temps, ça se repose. »

Entendons-nous bien, analyser les fondements et les manifestations éclatantes de la bêtise est faussement un projet réjouissant, comme si l’exposé avait une vertu prophylactique : analyser la bêtise, serait la considérer à bonne distance, et s’en immuniser, une sorte de « geste barrière » de l’intelligence satisfaite. Parler de la bêtise dans ce temple de l’intelligence, en connivence avec son auditoire, c’est prendre le risque de la regarder de haut, dans une pernicieuse stratégie du décalage, et manquer son but par orgueil. La bêtise est d’évidence, comme le bon sens chez Descartes, « la chose du monde la mieux partagée. » Il convient donc de ne se situer ni au-dessus ni à côté de son sujet.  

Bêtes à pleurer

Dans les Fables de La Fontaine, certains animaux ou certains hommes, bêtes comme leurs pieds, commettent d’irréparables boulettes faute d’avoir la tête bien faite : tel ours pour chasser une mouche sur le nez d’un jardinier s’arme d’un pavé et lui fracasse la tête, tel paysan éventre la poule qui lui donne chaque jour un œuf en or, tel volatile sur un arbre perché, pour son péché mignon de flatteries, laisse choir son alléchant fromage. L’avarice, la vanité, et tous les autres péchés capitaux sont solubles dans la bêtise qui sanctionne l’universelle dupe qui n’a plus que ses yeux pour pleurer. 
Aux XVIIe et XVIIIe s. le péché capital est la bêtise sociale de celui qui se donne en ridicule en société. Molière nous en a donné un fameux exemple avec le personnage du « trois fois sot » Trissotin dans Les Femmes savantes. Typiquement ce lourdaud n’a pas d’intelligence sociale, il est le contraire du bel esprit de salon. Plus tard, Rousseau dit de lui-même qu’il est « bête » en société, parce qu’il ne sait pas quoi dire. 
Flaubert dans l’un de ses Trois contesUn cœur simple, invente le personnage de la servante Félicité qui est sotte, crédule, mais sa simplicité est sans malice. Sa bêtise est passive, elle pourrait progresser : lorsqu’elle cherche la maison où habite son neveu Victor à Cuba, elle est déçue de ne pas la voir sur les cartes que lui montre un avocat : 
« Il avait un beau sourire de cuistre devant l’ahurissement de Félicité […] Une candeur pareille excitait sa joie. » 
Mais il suffirait qu’il lui explique. Sa bêtise à elle est pardonnable et amendable ; elle est simple mais récupérable ! C’est le savant ici qui est bête et méchant, on y reviendra…
Flaubert a de la sympathie pour la pauvre Félicité, et pour cause. Sartre dans la somme qu’il consacre à Flaubert, L’Idiot de la famille, relate une anecdote familiale touchant le jeune Gustave : 
« Ma grand-mère [c’est la nièce de Flaubert qui parle] m’a raconté qu’il restait de longues heures un doigt dans sa bouche, absorbé, l’air presque bête. » 
Il paraît même qu’un vieux domestique le faisait tourner chèvre en lui disant : « va voir… À la cuisine si j’y suis. »
On peut avoir de l’indulgence par rapport à cette forme de bêtise qui ne pense pas à mal, qui peut néanmoins devenir nuisible, parce qu’elle est influençable. En revanche, la bêtise est irrécupérable et impardonnable quand elle s’obstine.

« La bêtise est quelque chose d’inébranlable […] Elle est de la nature du granit, dure et résistante » (Flaubert, Correspondance)

Typiquement, Molière présente des personnages dont l’obstination, le comportement répétitif, les tics gestuels et linguistiques, nous les font apparaître bêtes (ex. Harpagon : « Hélas ! Mon pauvre argent ! »). Leur persévérance, dans l’erreur et l’aveuglement, est comique, parce que nous y voyons leur incapacité d’adaptation. La force d’inertie qui se dégage de leur fonctionnement mécanique est d’ailleurs pour Bergson (Le Rire) l’un des ressorts essentiels du rire, avec la célèbre formule : « de la mécanique plaquée sur du vivant ».
La bêtise est butée, figée dans ses certitudes, son conservatisme ; elle est douée d’une puissance d’enlisement qui ne laisse pas de possibilité de l’ébranler, de la retourner. Le problème avec la bêtise n’est pas tant les erreurs qu’elle véhicule, mais le fait que l’imbécile est tout à fait assuré des inepties qu’il profère. Flaubert propose, entre autres, dans son Dictionnaire des idées reçues, la définition suivante : 
« Bossus. Ont beaucoup d’esprit. — Sont très recherchés des femmes lascives. »
Ce n’est pas tant la fausseté de cet énoncé qu’il faut réfuter (pourquoi d’ailleurs les bossus n’auraient-ils pas effectivement beaucoup d’esprit ? quant à la deuxième proposition, je n’ai pas d’avis…), mais bien plutôt ce qui en fait une idée reçue et non discutée, son évidence convenue. Le contraire de la bêtise n’est pas l’intelligence (c’est tout de même mieux s’il y en a), mais le doute, la prudence de la pensée. Montaigne dans ses Essais, III, 8, « De l’art de conférer » disait bien :
« L’obstination et ardeur d’opinion est la plus sûre preuve de bêtise. »
Ou encore le grand Barthes (dont seule la mort fut bête), colloque de Cerisy, 1977 :
« La bêtise n’est pas liée à l’erreur. Toujours triomphante (impossible à vaincre), son triomphe relève d’une force énigmatique : c’est l’être-là tout nu, dans sa splendeur. D’où une terreur et une fascination, celle du cadavre […]. Donc elle est là, obtuse comme la Mort. »
Dans cet éthos du crétin ou de l’idiote satisfaits, contents de soi, se glisse le stéréotype du bourgeois, modèle inépuisable de la bêtise en littérature. Flaubert n’a de cesse de stigmatiser cette boursouflure de la bêtise humaine, qu’il remarque notamment comme un effet indésirable du tourisme de masse naissant en Egypte, comme ici ce rituel idiot qui consiste à laisser sa marque sur les monuments :
« A Alexandrie, un certain Thomson, de Sunderland, a sur la colonne de Pompée écrit son nom en lettres de six pieds de haut. Cela se lit à un quart de lieu de distance. Il n’y a pas moyen de voir la colonne sans voir le nom de Thomson, et par conséquent sans penser à Thomson. Ce crétin s’est incorporé au monument et se perpétue avec lui. 
Tous les imbéciles sont plus ou moins des Thomson de Sunderland. […] ils sont si nombreux, ils reviennent si souvent, ils ont si bonne santé ! En voyage on en rencontre beaucoup. » (Correspondance)
Ces bourgeois en voyage représentent la bêtise collective, qui devient alors une classe émergeante. Flaubert a la hantise de ce qu’il appelle « l’infinie stupidité des masses ». Cette bêtise-là sous ses dehors inoffensifs, est une force agissante et sourde, qui recèle un gouffre de brutalité passive. 
Une autre forme de bêtise est plus sûre d’elle, triomphante, redoutable parce qu’elle sait s’adapter, sonder le milieu ambiant et en tirer profit.

Bêtes et méchants

On se souvient du film Dupont-Lajoie d’Y. Boisset (1974) qui s’attaque, sur fond de racisme, à la bêtise ordinaire d’honnêtes citoyens prêts à accuser des ouvriers maghrébins du meurtre le plus ignoble. Terrible est cette bêtise qui s’attaque au plus faible, parfaitement nuisible quand elle est consensuelle et se croit subversive, sur l’air de : « on ne nous la fait pas » et « on ne nous dit pas tout ».
Terrible est aussi la bêtise sous l’enveloppe respectable de l’intelligence. Le pharmacien Homais dans Madame Bovary, a la bêtise de celui qui s’en croit à l’abri, son intelligence le rend bête dans son désir forcené d’ascension sociale, sa pédanterie de petit bourgeois qui a des prétentions scientifiques et politiques. Pourtant l’excellence d’Homais affichée en lettres d’or sur son officine, le ramène à une humanité moyenne, celle du type ordinaire qui ne supporte pas la solitude et ne peut que s’agréger à autrui pour y trouver le reflet espéré de sa supériorité. On ne peut être bête tout seul.

L’ironie de l’histoire

Se sentir intelligent, c’est adopter une posture aristocratique ostracisant le crétin. Pour les organisateurs du dîner de cons dans le film éponyme de Francis Veber, en 1998, offrir à la risée publique un beau spécimen d’imbécile, est le plus sûr moyen de paraître spirituel.
« Y’a pas de mal à se moquer des abrutis. Ils sont là pour ça, non ? » (personnage de Pierre Brochant, éditeur)
Mais à force de bourdes à répétition du nigaud de service, joué par J. Villeret, on perçoit la signification réversible du bêtisier. Finalement la bêtise de l’autre s’annule dans le jugement discriminant porté sur lui : stigmatiser la bêtise d’autrui, c’est se considérer prémuni, ce qui est un manque caractérisé de jugement et de prudence. Ainsi, on est toujours la bête de quelqu’un, le jugement sur la bêtise se neutralise dans l’indifférenciation.

Notre lieu commun
Parler de la bêtise, c’est l’illusion du discours sur l’autre. En cherchant l’autre, on ne trouve que son alter ego : « Madame Bovary, c’est moi ! » Mais Charles Bovary, Homais, c’est sans doute un peu moi aussi. En identifiant la bêtise ordinaire, en analysant ses ressorts, je me retrouve, et regarde l’autre comme dans un miroir. La bêtise est notre lieu commun, dont la première manifestation et la preuve évidente de son universalité, est de croire qu’on y échappe. Elle a son discours, la doxa, les idées reçues, c’est-à-dire le discours qui compense le manque de discours, c’est dire quand on n’a rien à dire, et fournir à l’échange social. 
Nathalie Sarraute à travers ce qu’elle appelle les « tropismes » met en évidence toutes les conventions sociales, les stéréotypes par lesquels nous sommes traversés, et qui bloquent l’intelligence de situation. Tropismes, X : 
« Elles allaient dans des thés. Elles restaient là, assises pendant des heures, pendant que des après-midi entières s’écoulaient. Elles parlaient : ‘’Il y a entre eux des scènes lamentables, des disputes à propos de rien. Je dois dire que c’est lui que je plains dans tout cela quand même. Combien ? Mais au moins deux millions. Et rien que l’héritage de la tante Joséphine… Non… comment voulez-vous ? Il ne l’épousera pas. C’est une femme d’intérieur qu’il lui faut, il ne s’en rend pas compte lui-même. […]’’ On le leur avait toujours dit. Cela, elles l’avaient bien toujours entendu dire, elles le savaient : les sentiments, l’amour, la vie, c’était là leur domaine. Il leur appartenait.
Et elles parlaient, parlaient toujours répétant les mêmes choses, les retournant, puis les retournant encore, d’un côté puis de l’autre, les pétrissant, roulant sans cesse entre leurs doigts cette matière ingrate et pauvre qu’elles avaient extraite de leur vie […] jusqu’à ce qu’elle ne forme plus entre leurs doigts qu’un petit tas, une petite boulette grise. »
Le langage est enlisé, laminé par l’usage commun, jusqu’à la bêtise ; les conversations sont le théâtre social de la bêtise. 

Le malheur de « voir la bêtise et de ne plus la tolérer »
Evidemment, il est un peu décourageant d’envisager la bêtise comme notre lieu commun. On n’est pas tout à fait prêt à partager ce pot commun de la bêtise. Le jugement critique, la lucidité, peuvent-ils nous sauver ?
Flaubert pose tout particulièrement ce problème dans Bouvard et Pécuchet, auquel il appose en 1879 le sous-titre d’ « encyclopédie de la bêtise humaine ». Dans ce roman, avant le chapitre VIII, la bêtise des deux compères coïncide à l’incompréhension de ce qu’ils lisent dans leurs livres. Ils multiplient les erreurs de jugement, interprètent de travers les lois scientifiques, se trompent dans leur application. Mais à partir du chapitre VIII qui se termine sur le savoir philosophique, la bêtise se déplace : elle n’est plus définie à partir des contenus savants mal digérés, mais comme une contrepartie malheureuse inhérente à l’exercice intellectuel. On lit à la fin du chapitre : 
« Alors une faculté pitoyable (= digne d’être prise en pitié) se développa dans leur esprit, celle de voir la bêtise et de ne plus la tolérer. »
Bouvard et Pécuchet développent alors une hyper sensibilité qui les conduit à « apercevoir partout la bêtise », ce qui, dit le narrateur, fait le malheur des deux « bonshommes » :
« Des choses insignifiantes les attristaient : les réclames des journaux, le profil d’un bourgeois, une sotte réflexion entendue par hasard. »
Leur bêtise tient donc à la fois à leur désir encyclopédique, puisque l’accumulation indifférenciée de savoirs et d’expériences implique la paralysie de tout jugement, mais la bêtise tient aussi à leur volonté de se distinguerde la bêtise des bourgeois de Chavignolles. Bouvard et Pécuchet vivent alors une vraie crise de la pensée, jusqu’à la mélancolie et la tentation du suicide. Pour y échapper, il faudrait renoncer à l’ambition d’un savoir total, et accepter pour soi, comme pour l’autre, une bêtise innée à toute créature. Il s’agirait de retrouver une sorte d’ignorance positive à la façon de Socrate, qui diffère de la simplicité brute et paresseuse. Savoir repérer, certes, les idées courtes des « nigauds [qui] forment la masse électorale », mais sans adopter une position extérieure et supérieure de vérité, menacée de devenir à son tour un stéréotype.
L’enjeu est discursif : l’affirmation nue, les sentences, sont le terreau d’une bêtise circulaire et proliférante, alors que le questionnement, l’incertitude énonciative, constituent une possibilité de jeu et de libération face à la bêtise. Flaubert notamment avec le fameux discours indirect libre, ne tient pas la bêtise à distance comme avec des pincettes, il l’intègre à la voix narrative. Barthes, pour sa part, après avoir déclaré une haine mortelle envers la bêtise, est finalement dans les Fragments du discours amoureux ou dans son espèce d’autobiographie Roland Barthes par Roland Barthes à la recherche d’une écriture oblique qui évite de se laisser prendre au piège de l’affirmation et du jugement, et admet la possibilité d’une bêtise innocente et dédramatisée, qui serait en tout cas un moyen de résistance contre l’impérialisme des idées.

Pas si bêtes

Balzac, dans les Illusions perdues, décrit ainsi l’un de ses personnages, un opportuniste nommé justement Finot :
« Sous sa fausse bonhomie, […], sous son ignorance et sa bêtise, il y a toute la finesse du marchand de chapeaux dont il est issu. »
“Finesse” de la bêtise et de l’ignorance : avec un puissant instinct de conservation et d’adaptation, elle a des ressources infinies, elle fait fructifier le vide. On hésite parfois à crier au génie. Cf. Nabila : « T’es une fille, t’as pas d’shampoing ?! Allo ! » On hésite à crier au génie. Qui est le plus bête, de Nabilla ou de la société de production qui la met en scène, et croit pouvoir impunément humilier les plus beaux spécimens de la bêtise ? Nabilla est devenue millionnaire en déposant sa phrase culte à l’Institut national de la propriété industrielle. La bête n’est pas si bête. Ni folie ni aliénation ni déficience, la bêtise s’autorise parfois des accès de raison et de calcul, et tire son épingle du jeu, quand l’intelligence raisonnable peut sembler « handicapée », limitée, disons timide.
Mais l’enrichissement obscène de youtubeurs analphabètes ne peut certes suffire pour regarder la bêtise avec bienveillance ou attendrissement.
L’adolescence est souvent qualifiée d’âge bête, période d’oppositions et de transgressions, à l’envers de l’éducation reçue. Alors que l’enfant est intelligent, l’adolescent deviendrait provisoirement bête. Cet âge « ingrat », analysé à partir du XXe s. dans la littérature scientifique, n’est pas bête en réalité, c’est la période pendant laquelle l’adolescent fait ses propres découvertes en désapprenant ce qui lui a été inculqué ; c’est l’âge de l’exploration pour une connaissance à soi, qui permet au jeune de se distinguer de ses parents.
Or, on peut extrapoler et envisager la bêtise, à tout âge, comme une façon de désapprendre pour explorer les potentialités de l’esprit, une innocence qui permet d’observer et d’assumer des responsabilités nouvelles, ou de découvrir de nouveaux horizons spirituels.
Dans La Tentation de Saint-Antoine de Flaubert, l’ermite Antoine se rêve en catoblépas, animal fabuleux qui par la complexion absurde de son corps (« buffle noir, avec une tête de porc tombant jusqu’à terre, et rattachée à ses épaules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vidé »), symbolise la bêtise. Or Antoine s’incorpore au rêve du catoblépas :
« Gras, mélancolique, farouche, je reste continuellement à sentir sous mon ventre la chaleur de la boue. Mon crâne est tellement lourd qu’il m’est impossible de le porter. Je le roule autour de moi, lentement ; et la mâchoire entr’ouverte, j’arrache avec ma langue les herbes vénéneuses arrosées de mon haleine. Une fois, je me suis dévoré les pattes sans m’en apercevoir. »
Le rêve de devenir catoblépas est un rêve de régression et de dépouillement, qui permettrait d’atteindre ce que M. Foucault appelle « la stupide sainteté des choses. » (Travail de Flaubert, « La bibliothèque fantastique »).
Enfin, ne nous quittons pas sans évoquer la bêtise sublime de l’amoureux, l’éternel innocent, toujours inexpérimenté malgré la succession des rencontres. Son savoir ne lui sert à rien, il est contraint à la répétition. Son langage est pauvre, redondant, tautologique : il aime parce qu’il aime. Il ne sait dire que : « parce que c’est elle, parce que c’est lui, parce que c’est moi. » Être amoureux, c’est être « bête » !
Il y a dans les Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes, l’idée que l’amour est l’acceptation d’une forme d’innocence stupide, de l’ordre du saisissement :
« La bêtise c’est d’être surpris. L’amoureux l’est sans cesse ; il n’a pas le temps de transformer, de retourner, de protéger. Peut-être connaît-il sa bêtise, mais il ne la censure pas. » 

Conclusion ?
Je m’en garderai bien, laissant décidément à l’incontournable Flaubert, le mot de la fin :
« L’ineptie consiste à vouloir conclure. […] Oui, la bêtise consiste à vouloir conclure. » (Correspondance)

Plus ultra : l’Ulysse de Dante. Emmanuel Lacoue-Labarthe. 9-11-22

Plus ultra : l’Ulysse de Dante

Emmanuel Lacoue-Labarthe

1. Ulysse dans La Divine Comédie

L’idée de cette petite conférence m’est venue en lisant et relisant La Divine Comédie. Au chant XXVI de L’Enfer, Dante et son guide Virgile atteignent la fosse[1] où sont punis les conseillers perfides et les coupables de ruse. Là, ils aperçoivent Ulysse et son compagnon Diomède, qui expient au sein d’une flamme fourchue plusieurs fautes commises ensemble, dont la ruse bien connue du cheval de Troie. Ulysse apparaît donc comme un damné jeté en enfer par le jugement divin.
Désirant en apprendre davantage, Dante et Virgile lui demandent alors comment il est mort. Ulysse leur répond qu’en quittant la magicienne Circé, son désir l’a poussé non à rentrer à Ithaque, mais à continuer à explorer le monde. Ses compagnons et lui prirent donc la mer et arrivèrent au « passage étroit où Hercule posa ses signaux afin que l’homme n’allât pas au-delà », non piú oltrene plus ultra : il s’agit, bien sûr, des colonnes d’Hercule, c’est-à-dire du détroit de Gibraltar. Or, au lieu de rebrousser chemin, tenu en respect par l’avertissement de ne pas aller plus loin, Ulysse proposa au contraire à ses compagnons de passer outre et de s’aventurer au-delà en leur disant :
« Ô frères […]
ne refusez pas l’expérience,
en suivant le soleil, du monde inhabité.
Considérez votre semence :
vous ne fûtes pas faits pour vivre comme des bêtes
mais pour suivre vertu et connaissance. »
Les compagnons d’Ulysse acceptèrent avec enthousiasme et leur « vol fou » – ce sont les mots d’Ulysse lui-même – les conduisit à un terrible naufrage qu’il décrit ainsi :
« Une montagne nous apparut, brune
par la distance, et qui semblait si haute
que je n’en avais jamais vu de pareille.
Nous nous réjouîmes, et la joie se changea vite en pleurs,
car de la terre nouvelle un tourbillon naquit,
qui vint frapper le navire à l’avant.
Il le fit tournoyer trois fois avec les eaux ;
à la quatrième il dressa la poupe en l’air,
et enfonça la proue, comme il plut à un Autre,
jusqu’à ce que la mer fût refermée sur nous.»[2]
L’Ulysse de Dante ne rentre donc pas à Ithaque, contrairement à celui d’Homère : il brave l’interdit, s’aventure dans le monde inhabité et finit englouti par les flots avec ses compagnons.
Soit, mais en quoi est-ce important ? Pourquoi des auteurs comme Vladimir Jankélévitch ou Primo Lévi ont-ils accordé une place centrale à ce récit de Dante et à la figure d’Ulysse qu’il propose ? Et pourquoi Dante lui-même a-t-il inventé une telle figure ? 

2. Jankélévitch
Commençons pas les idées de Vladimir Jankélévitch. C’est d’abord en réfléchissant sur l’aventure qu’il s’intéresse à l’Ulysse de Dante[3].
L’aventure véritable, nous dit-il, est celle qui est vraiment aventureuse, c’est-à-dire inattendue, incertaine et risquée. Ce n’est donc pas celle de l’aventurier professionnel, pour qui l’aventure n’est qu’un moyen presque comme un autre de gagner sa vie, un véritable « système de vie », écrit Jankélévitch, qui comporte certes quelques risques, mais qui n’en est pas moins bien installé. Mais l’aventure véritable, ce n’est pas non plus celle qui est subie comme une malédiction et sans aucun goût pour l’aventure, sans aucun désir de s’aventurer. Or, selon Jankélévitch, c’est sur ce point que l’Ulysse d’Homère s’oppose fortement à celui de Dante.
a) Dans L’Odyssée, Ulysse vit certes de nombreuses péripéties, mais il ne les a pas du tout cherchées ou voulues : la légende dit en effet que lorsque Ménélas est venu lui demander son aide pour aller récupérer Hélène à Troie, Ulysse ne s’est résigné qu’avec peine, à contre-cœur, et parce que, comme tous les prétendants d’Hélène, il avait juré de porter secours, si cela s’avérait nécessaire, au mari que le père d’Hélène choisirait pour sa fille. Certains récits[4] disent même qu’Ulysse aurait simulé la folie pour tenter d’échapper à l’expédition troyenne et qu’il aurait fallu poser Télémaque, son fils, encore bébé, devant le soc de sa charrue pour qu’il arrête de labourer son champ et reconnaisse qu’il n’était pas fou.
De plus, nous dit Jankélévitch, dans L’Odyssée, Ulysse est attiré par les haltes bien plus que par le mouvement et il ne désire au fond qu’une chose : « rentrer à la maison, retrouver son épouse fidèle, sa Pénélope, et sa maison d’Ithaque, et la fumée de son petit village ». « Tenté par les délices de la flânerie et de l’école buissonnière, écrit Jankélévitch, Ulysse est pourtant un homme raisonnable qui ne pense qu’à se retrouver « at home » et [qui], pour réintégrer ses foyers, va au plus court ». Ce « faux voyageur » est donc « aventurier par force et casanier par vocation, et ses pérégrinations, à cet égard, sont des aventures un peu bourgeoises ». 
L’Ulysse d’Homère est, ainsi, moins l’homme de l’aventure que d’une nostalgie close et un peu plate, qui n’aspire à aucun absolu, mais seulement au retour chez soi et au rétablissement du passé : il est « le héros du retour », le « voyageur du périple clos », qui est un « faux voyageur, un mauvais voyageur, un voyageur casanier »[5].
b) Par différence, le périple de l’Ulysse de Dante n’est, lui, pas du tout une « croisière circulaire » en mer, mais un « voyage rectiligne », écrit Jankélévitch, qui l’entraîne vers l’ouverture de l’océan et vers un monde nouveau et inconnu. Son aventure est donc bien plus aventureuse que celle de son homonyme homérique : elle est la figure de « l’aventure moderne », qui, nous dit Jankélévitch, s’oppose au « périple antique comme l’ouvert au fermé ».
Chez Dante, en effet, Ulysse est l’incarnation d’un inextinguible désir d’en apprendre toujours davantage, désir qui est prêt à braver tous les interdits et à affronter tous les risques pour s’aventurer vers de nouvelles expériences et connaissances. Au chant XXVI de L’Enfer, Ulysse déclare à Dante et Virgile : « Ni la douceur de mon enfant [Télémaque], ni la piété pour mon vieux père [Laërte], ni l’amour dû qui devait faire la joie de Pénélope, ne purent vaincre en moi l’ardeur que j’eus à devenir expert du monde et des vices des hommes, et de leur valeur »[6].
L’Ulysse de Dante est donc, selon Jankélévitch, la figure emblématique de l’authentique « curiosité aventureuse », il est le héros de l’aventure moderne, qui est essentiellement un « départ sans retour ». Mais il n’est pas seulement la figure de l’authentique aventure : il est également celle de la vraie nostalgie, qui est ouverte et non close, qui est « aspiration infinie »[7], désir d’un absolu qui n’est d’aucun lieu ni d’aucun temps et qui est, par conséquent, tendue vers l’avenir bien plus que vers le passé. Le « point douloureux » de la vraie nostalgie, écrit en effet Jankélévitch, « n’est pas ailleurs qu’ici ou ailleurs que là : ce point est ailleurs que tout ailleurs » ; il est « ailleurs que partout […], c’est-à-dire Nulle part ». C’est qu’en effet l’homme est cet être essentiellement ouvert et non fermé, dont la « vraie patrie » n’est par conséquent jamais seulement « de ce monde », mais toujours aussi « d’outre-monde » : elle « n’est repérable sur aucune carte » et se situe toujours en avant de lui, « à l’horizon de tout espoir »[8]. En ce sens, c’est bien l’Ulysse de Dante et non celui d’Homère qui est « le véritable voyageur nostalgique », celui de la « futurition aventurière » et de « l’odyssée infinie »[9].

3. Primo Levi
Mais venons-en maintenant à Primo Levi : quel rôle l’Ulysse de Dante a-t-il joué pour lui ?
L’un des chapitres de Si c’est un homme, dans lequel Primo Levi a fait le récit de sa déportation au camp d’Auschwitz-Monowitz, s’intitule Le chant d’Ulysse. Dans ce chapitre, il raconte l’échange qu’il a eu un jour, en allant chercher la soupe aux cuisines, avec un certain Jean[10].
Celui-ci, jeune étudiant juif alsacien, était le Pikolo du Kommando de Chimie auquel appartenait Levi, c’est-à-dire qu’il en était le livreur-commis aux écritures, préposé à l’entretien de la baraque, à la distribution des outils, au lavage des gamelles et à la comptabilité des heures de travail. Or, malgré ce poste situé à un échelon très élevé dans la hiérarchie de ceux confiés aux détenus, Jean restait – chose rare – très humain avec ses camarades. De plus, quoique parlant déjà deux langues (le français et l’allemand), il désirait apprendre l’italien et avait donc, un peu comme Ulysse, le désir d’en savoir sans cesse davantage.
Ainsi, en cheminant vers les cuisines, Primo tenta d’apprendre à Pikolo, quelques rudiments d’italien en lui citant des vers de Dante. Or, après avoir prononcé les vers du chant XXVI dans lesquels Ulysse rappelle à ses compagnons leur véritable dignité et vocation — « Considérez votre semence, dit Ulysse : vous ne fûtes pas faits pour vivre comme des bêtes, mais pour suivre vertu et connaissance » —, Primo Levi eut une sorte d’illumination qu’il décrit ainsi :
« Et c’est comme si moi aussi j’entendais ces paroles pour la première fois : comme une sonnerie de trompettes, comme la voix de Dieu. L’espace d’un instant, j’ai oublié qui je suis et où je suis.
Pikolo me prie de répéter. Il est bon, Pikolo, il s’est rendu compte qu’il est en train de me faire du bien. A moins que, peut-être, il n’y ait autre chose : peut-être que, malgré la traduction plate et le commentaire sommaire et hâtif, il a reçu le message, il a senti que ces paroles le concernent, qu’elles concernent tous les hommes qui souffrent, et nous en particulier ; qu’elles nous concernent nous deux, qui osons nous arrêter à ces choses-là avec les bâtons de la corvée de soupe sur les épaules. »
Pour Primo Levi, l’Ulysse de Dante est donc, avec son désir de connaissance et son esprit d’aventure, une figure, si ce n’est la figure, voire le modèle, de la dignité humaine. Il est celui qui comprend et qui incarne par son choix de poursuivre l’aventure au-delà des colonnes d’Hercule, que toute la dignité et vocation de l’homme réside dans le désir de vertu et de connaissance et dans l’audace de placer cet idéal plus haut que le souci de conserver sa vie.
Puis, en se rappelant les vers suivants, qui décrivent le naufrage infligé à Ulysse et à ses compagnons, naufrage voulu et approuvé par « un Autre », dit le texte[11], c’est-à-dire par Dieu, Primo Levi dit avoir eu une deuxième « fulgurante intuition, et qui, écrit-il, contient peut-être l’explication de notre destin, de notre présence ici aujourd’hui… ». Mais cette intuition n’est pas expliquée dans Si c’est un homme : ce n’est que beaucoup plus tard,  dans un entretien[12], que Primo Levi a tenté de la formuler, tout en précisant le caractère très incertain et hypothétique de son idée : 
« Je voulais dire, déclare-t-il à son interlocutrice qui s’appelle Daniella Amsallem, […] qu’Auschwitz fût la punition de la civilisation juive par les barbares, par l’Allemagne barbare, par le nazisme barbare ; c’est-à-dire la punition de l’audace, tout comme le naufrage d’Ulysse est la punition de l’audace de l’homme par un dieu barbare. Je pensais en particulier à cette veine de l’antisémitisme allemand qui frappait principalement l’audace intellectuelle des Juifs, comme Freud, Marx, Kafka et tous les innovateurs, en somme, dans tous les domaines. C’était cela qui dérangeait un certain philistinisme allemand, beaucoup plus que le fait du sang et de la race. »
Pour Levi, la barbarie consiste donc à condamner le désir de savoir, la libido sciendi, qui fait pourtant la dignité de l’homme, et à détruire ceux qui lui donnent vie. Il y aurait donc une sorte de parallélisme entre la barbarie nazie à l’égard des Juifs et celle du Dieu qui fait périr Ulysse dans La Divine Comédie
Et dans un autre entretien[13], Primo Levi va même jusqu’à faire un parallèle entre la cruauté dont Dante lui-même fait preuve au chant XXXIII de L’Enfer à l’égard d’un damné et celle des nazis vis-à-vis des Juifs. Dans cet épisode de La Divine Comédie, Dante refuse de libérer les yeux d’un damné entièrement pris dans la glace, alors même qu’il lui avait promis de le faire : « et ce fut courtoisie, dit-il, d’être envers lui vilain »[14]. D’où le commentaire de Primo Levi :
« En d’autres termes, c’était un devoir pour Dante, que de se montrer cruel avec lui. Je pense que quelque chose de semblable s’est produit en Allemagne. Le sentiment que Dante, qui était un fervent catholique, éprouvait à l’égard des damnés, qui n’avaient plus aucun droit et qui devaient être forcés de souffrir, était peut-être celui des nazis envers les Juifs : il fallait les forcer à endurer autant de souffrance que possible. »

4. Dante et son Ulysse

Primo Levi nous invite donc, pour finir, à nous demander quel est le rôle et la signification de cet Ulysse de Dante pour Dante lui-même. Ulysse est-il pour lui, comme pour Primo Levi et Vladimir Jankélévitch, une figure positive de l’aventure authentique, de la vraie nostalgie et de la dignité humaine ou bien est-il une figure négative de la ruse et d’un désir de savoir orgueilleux, et plein de démesure, d’hubris ? Mon sentiment est qu’il est les deux à la fois.
D’un côté, en effet, Ulysse apparaît comme doublement condamnable aux yeux de Dante, qui a affirmé très explicitement dans certains textes l’intention morale de sa Divine Comédie[15] : Ulysse est condamnable non seulement pour ses multiples ruses et tromperies, qui lui valent d’avoir été jeté en Enfer, mais aussi, et peut-être surtout pour la vanité de sa libido sciendi et de son esprit d’aventure, qui lui valent d’avoir été englouti par les flots. À quoi bon, semble nous dire Dante, explorer le monde inhabité, alors qu’il y a tant à apprendre des hommes ? Et, quitte à transgresser un interdit, ne vaut-il pas mieux s’aventurer dans les abîmes de l’Enfer, c’est-à-dire dans les tréfonds de l’âme humaine, plutôt que de parcourir des océans dépeuplés ?
En adoptant ce premier point de vue, Dante serait donc une sorte de précurseur des moralistes qui, de Montaigne à Rousseau en passant par Pascal[16], ont dénoncé d’un même geste la libido sciendi, désir de savoir du savant et du voyageur, la libido sentiendi, désir du plaisir sensuel des voluptueux et la libido dominandi, désir dominateur des conquérants et des tyrans. Au point de faire l’éloge d’une certaine forme d’ignorance conçue comme rejet de la vaine curiosité, c’est-à-dire de la curiosité oublieuse de la primauté du bien et de notre vocation morale. Cette ignorance « forte et généreuse », écrit Montaigne, qui consiste à « châtrer nos appétits désordonnés », à « émousser cette cupidité qui nous époinçonne à l’étude des livres », et à « priver l’âme de cette complaisance voluptueuse qui nous chatouille par l’opinion de science », « ne doit rien en honneur et en courage à la science », car, écrit-il, elle est une « ignorance pour laquelle concevoir il n’y a pas moins de science que pour concevoir la science »[17]. Quant à Rousseau, il dénonce certes l’ignorance « féroce et brutale, qui naît d’un mauvais cœur et d’un esprit faux » ; l’« ignorance criminelle qui s’étend jusqu’aux devoirs de l’humanité ; qui multiplie les vices ; qui dégrade la raison, avilit l’âme et rend les hommes semblables aux bêtes ». Mais, nous dit-il, « il y a une autre sorte d’ignorance raisonnable, qui consiste à borner sa curiosité à l’étendue des facultés qu’on a reçues ; une ignorance modeste, qui naît d’un vif amour pour la vertu, et n’inspire qu’indifférence sur toutes les choses qui ne sont point dignes de remplir le cœur de l’homme, et qui ne contribuent point à la rendre meilleur […]. »[18]
Ulysse serait donc pour Dante un anti-modèle. Pourtant, d’un autre côté, il semble aussi l’admirer profondément : comme l’écrit Jean-Louis Poirier, le caractère « indéniablement sublime » des vers consacrés à Ulysse laisse deviner « une indéfinissable proximité, une incontestable sympathie de Dante à l’égard de ce damné »[19] et de sa soif de connaissance. En effet, dans son œuvre intitulée le Banquet, Dante reprend à son compte l’idée aristotélicienne du caractère naturel du désir de savoir : « Comme le dit le Philosophe au début de la Première Philosophie[20], écrit-il[21], tous les hommes désirent naturellement savoir. […] Parce que la science est l’ultime perfection de notre âme, en quoi réside notre ultime félicité, nous sommes tous par nature sujets à la désirer. » Dante se range donc ici non seulement du côté d’Aristote, mais aussi de Cicéron, qui affirme[22] :
« Nous avons, innée en nous, une telle passion d’apprendre et de savoir qu’on ne peut douter que la nature humaine n’y soit irrésistiblement entraînée et sans l’attrait d’aucun profit. » 
Ou encore du côté de Francis Bacon, qui dénoncera quelques siècles plus tard[23] les funestes colonnes d’Hercule imposées aux sciences par l’excessive admiration donnée aux choses déjà inventées et qui constituent un fatal frein au progrès du savoir.
Au point qu’on en vient à se demander si Dante n’a pas puisé dans la figure d’Ulysse, ou plutôt dans l’invention de cette figure, l’audace et le courage de cette folle aventure littéraire et poétique qu’est La Divine Comédie : aventure non moins folle et dangereuse, en effet, que le « vol fou » d’Ulysse et de ses compagnons puisque Dante se permet d’y anticiper le Jugement dernier en décidant qui sont les damnés, n’hésite pas à juger et condamner certains papes en les accusant d’avoir prostitué l’Église et prétend raconter comment un simple mortel, lui-même, a pu descendre les cercles de l’Enfer, gravir le mont du Purgatoire et s’élever jusqu’au cercle ultime du Paradis. « Très souvent, écrit l’écrivain argentin Jorge Luis Borges dans son essai sur Le dernier voyage d’Ulysse[24], la rédaction de La Divine Comédie aura dû paraître [à Dante] non moins ardue, peut-être même non moins risquée et fatale que l’ultime voyage d’Ulysse. […] Dante a été Ulysse et il a pu redouter en quelque sorte le châtiment d’Ulysse. »
Pour conclure, je propose donc l’idée suivante : si l’Ulysse de Dante est pour Jankélévitch la figure de l’aventure et de la nostalgie véritables, s’il est pour Primo Levi la figure de la dignité humaine, il semble être pour Dante lui-même la figure ambivalente de l’absence de scrupule et de la vanité, certes, mais aussi de l’audace éblouissante à la source de laquelle toute grande création humaine doit nécessairement puiser.


[1] 8e fosse du 8e cercle.
2] Enfer, XXVI, 112-142.
[3] Cf. L’Aventure, l’Ennui, le Sérieux, Chapitre I, p. 187-198
[4] Notamment un résumé des Chants cypriens, épopée perdue qui ouvrait le Cycle troyen : cf. article Télémaque sur Wikipedia.
[5] L’irréversible et la nostalgie, p. 351 & 382.
[6] Enfer, XXVI, 94-100.
[7] L’irréversible et la nostalgie, p. 352.
[8] Ibid., p. 361-2.
[9] Ibid., p. 382-3.
[10] Cf. Jean Samuel, Il m’appelait Pikolo, Pocket.
[11] Le tourbillon « enfonça la proue, comme il plut à un Autre, jusqu’à ce que la mer fût refermée sur nous », écrit Dante.
[12] Entretien avec Daniella Amsallem du 15 juillet 1980 : cf. Daniela Amsallem, Mes deux rencontres avec Primo Levi, in Témoigner n° 119 (2014). Texte cité par Myriam Anissimov, Primo Levi ou la tragédie d’un optimiste, JC Lattès, 1996, p. 265. Cf. aussi l’intervention de Daniela Amsallem au Colloque « Primo Levi. L’homme, le témoin, l’écrivain » : 11 avril 2012.
[13] Avec Risa Sodi en 1987 : cf. Conversations et entretiens, p. 230-231.
[14] Enfer, XXXIII, 151.
15] Cf. Épîtres, XIII, 16 : « Le genre philosophique, auquel appartient le tout et la partie, est le comportement moral, c’est-à-dire l’éthique, car aussi bien le tout [La Divine Comédie] que la partie [Le Paradis] ont été conçus en vue non pas de la spéculation mais de l’action. »
[16] Cf. Pensées, Fragment 460 (éd. Sellier).
[17] Montaigne, Essais, Livre III, Chapitre XI & XII, p. 1030 & 1039.
[18] Observations de J.-J. Rousseau sur la Réponse à son Discours [Réponse à Stanislas], in op. cit., p. 54.
[19] Ne plus ultra, IV, 3, p. 255.
[20] Cf. Aristote, Métaphysique, Livre A, 980a22.
[21] Convivio, I, I.
22] De finibus, V, 18.
[23] Cf. le frontispice du Novum Organum et le texte de l’Instauratio magna cité par Poirier (Ne plus ultra, p. 213).
[24] Cf. Œuvres complètes, T. II, Pléiade, p. 843-4.

Actualité pédagogique et culturelle

2022-23

Janvier-février 2023
Philosophie
Rencontre avec P.A. Miquel et P. Montebello (PU, UT2J) sur La pensée et le mouvant de Bergson.
Coord. L. Cournarie

Janvier 2023
Histoire des arts

« Le maniérisme en Europe », Journée d’études au Château de Fontainebleau.

Jeudi 15 décembre 2022
Histoire des arts
16h-18h : médiation présentée par les élèves de khâgne-histoire des arts au Musée des Abattoirs, exposition Niki de Saint Phalle

Mardi 13 décembre
Midi-Conférence HISTOIRE DES ARTS
« Les artistes à la ménagerie » — Nathalie Cournarie

Lundi 5 décembre
Midi-Conférence THÉÂTRE
« Les objets sont-ils objectifs ? — Sever Martinot-Lagarde

Jeudi 1er décembre 2022
Histoire des arts
 au Musée des Augustins : visite des collections de peintures (salons).

Mardi 29 novembre
Midi-Conférence PHYSIQUE
« La physique du sable » – A. Bakkali

Jeudi 24 novembre
Midi-Conférence HISTOIRE
« Une peinture à clés dans la Florence du Quattrocento » — Philippe Ruiz

Lundi 14 novembre
Midi-Conférence LETTRES
 » La bêtise : son territoire, ses ruses, son génie » — Maryse Palévody

Lundi 14 novembre 2022
Histoire des arts
10h – 12h au Musée des Augustins : visite de la salle gothique (Isabelle BALON-BARBERIS, Marthe PIEROT, médiatrices au Musée)

7-10 novembre 2022
Midi-Conférence PHILOSOPHIE

« Plus ultra : l’Ulysse de Dante » — Emmanuel Lacoue-Labarthe
Argument : Qui est l’Ulysse de Dante ? Et pourquoi cet Ulysse qui « passe outre » est-il important ? 

Jeudi 20 octobre 2022
Histoire des arts
16h-18h : médiation présentée par les élèves de khâgne-histoire des arts au Musée des Abattoirs, exposition Artiste-artisan, collection Daniel Cordier

Lundi 10 octobre 2022
Histoire des arts
au Musée des Augustins, 10h (arrivée vers 10h15-12h) : visite de la salle romane (Isabelle BALON-BARBERIS, Marthe PIEROT, médiatrices au Musée)

Lundi 10 octobre 2022
Histoire des arts
12h – 13h : rencontre avec Agnès BERTOCCI-RUIZ, ancienne élève de khâgne -histoire des arts (promotion 2003), lycée St-Sernin, ancienne étudiante de l’EDHEC, travaille actuellement à l’American Museum of Natural History de New York, organisation d’expositions itinérantes

Jeudi 29 septembre 2022
Histoire des arts
au lycée, 16h-18h : rencontre avec M. David MADEC, conservateur des monuments historiques à la Mairie de Toulouse
Qu’est-ce que conserver un monument historique ? + préparation aux visites de la basilique Saint-Sernin en novembre et Chapelle des Carmélites

Lundi 12 septembre 2022
Histoire des arts
au lycée, 10h -12h : rencontre avec Mme Emilie MICOULEAU, chargée de projet (publics étudiants) au Musée des Augustins.
La médiation culturelle+ organisation et actions d’un service des publics + préparation au cycle de visites pour les étudiants d’hypokhâgne. 

2021-22


9 juin 2022
Espagnol et Etudes théâtrales



Homenaje a Buenos Aires
Coor. L. D’Agostin, R. Lafitte et S. Martinot Lagarde

9 juin 2022
Histoire des arts

Coord. N. Cournarie
Médiation des étudiants à l’exposition Orlan-Corps

31 mai 2022

13h.
Marie Perny : « L’objet du grenier 3 — Jeanne d’Arc fait l’ouverture du lycée en 1884 ».

A qui appartient Jeanne d’Arc à la fin du XIXe siècle ? Qui protège-t-elle ? Tous s’en réclament, l’Eglise comme la République. A l’ouverture du lycée en 1884, Jeanne est bien présente dans les rayonnages de la bibliothèque : sous quelle forme et pour quel usage ?

24-31 Mai 2022
Espagnol


Voyage d’études en Andalousie, proposé aux étudiants hispanisants LHK et KH.
Coord. : Ludovic D’Agostin

24 mai 2022

13h20
Christine Soucille : « Réalité des droits de l’homme en milieu carcéral »

Si tout détenu, en tant qu’être humain a droit au respect de sa dignité, qu’en est-il de la réalité des droits de l’Homme dans nos prisons ?

23 mai 2022
 13h15

Angélique Gomes-Samaran : « Du taylorisme aux groupes semi-autonomes ».

Cette conférence de sociologie du travail dresse le panorama de l’évolution des organisations du travail, de la naissance de la fabrique à la création des groupes semi-autonomes, en passant par la rationalisation taylorienne et fordienne.

9 mai 2022
Midi-Conférences
13h15

Philippe Sierra : « « Vous avez dit “Anthropocène” … regard sur la place saint-Sernin ».

On serait entré dans l’anthropocène ? Un nouvel âge géologique ? La preuve dans le paysage : regardons et pensons la place d’à côté!

22 avril 2022
Espagno
l

Hommage au poète espagnol José Hierro (1922- 2002) par les étudiants hispanisants de CPGE 1 et 2 à L’Institut Cervantès le vendredi 22 avril dans le cadre de la célébration du centenaire de sa naissance et de la Journée du livre en Espagne. Considéré comme l’une des grandes voix lyriques de la poésie contemporaine, influencée par la Génération de 1927, José Hierro fera évoluer son oeuvre vers une poésie plus centrée sur le « moi » , sur l’rrationnel et les rêves, notamment dans son recueil « Libro de las alucinaciones » publié en 1964.

21 avril 2022
Midi-Conférences
13h15

San Saturnino : « Brouwer : le Dr Jekill et Mr Hyde des mathématiques ».Brouwer : le Dr Jekyll et Mr Hyde des mathématiques

To be or not to be, Brouwer has the answer (or only an intuition). Et il a aussi quelque chose à dire sur ta coupe de cheveux et sur la crise des missiles de Cuba. 

19 avril 2022
Midi-Conférences

13h20

Marie Perny : « L’objet du grenier 2 —  L’Omphale de plâtre : un Hercule au féminin dans un lycée de jeunes filles ».

Quelle est cette Omphale de plâtre exposée dans l’Hôtel Dubarry qui nous observe depuis 1884 ? Aller à sa rencontre, c’est découvrir pourquoi des chefs d’œuvres de la sculpture étaient dupliqués et quelles étaient les pratiques artistiques dans un lycée de filles à la fin du XIXe siècle.

11 avril 2022
Philosophie

Eric Bories présente son dernier ouvrage consacré à Axel Honneth, Le sens social de la liberté, à la librairie Ombres blanches.

https://www.ombres-blanches.fr/les-rencontres/rencontre/event/Eric-bories/le-sens-social-de-la-liberte-axel-honneth-penseur-de-notre-present/9782406120124/3/2022//livre///9782406120124.html

Jeudi 7 avril 13h20
Midi-Conférences

Gerald Kenny : « William Shakespeare : génie ou imposteur ? »

Shakespeare semble avoir signé son œuvre, mais est-ce bien lui qui l’a bien écrite ? That is the question ! Qui se cache derrière le nom de Shakespeare ? Venez faire un tour en coulisses pour partager quelques interrogations. 

31 mars 2022
Midi-Conférences


Eric Bories : Le sens social de la liberté

Se savoir libre, se sentir libre, partager une vie libre. Tout cela n’est pas équivalent et tout se joue dans l’écart entre l’idée qu’un individu peut se faire de cette notion et sa pratique sociale.



 Mardi 22 mars
Midi-Conférences

Olivia Bellier-Millès : « Les mathématiques, un savant mélange entre rigidité et souplesse »

Nous verrons comment des méthodes issues de la topologie, l’étude des formes, sont transposées en algèbre, l’étude des opérations, afin d’assouplir la rigidité des égalités qui définissent certaines relations.

Jeudi 17 mars 2022
Midi-Conférences



Marie Pachoud  « Comment le genre construit le sexe ».

Il suffit de regarder autour de nous pour identifier immédiatement des filles et des garçons. Cette division est omniprésente dans notre société et nous semble généralement évidente. Mais s’agit-il d’une division naturelle ou sociale ?

17 février 2022
Histoire des arts

Coord. N. Cournarie
Médiation des khâgneux sur l’exposition La Déconniatrie

18 février 2022
Midi-Conférences


13h15 — Emmanuel Lacoue-Labarthe-Labarthe :  » Temps perdu et temps retrouvé »

Qu’est-ce que perdre son temps ? Que perd-on exactement quand on perd son temps ? Et ce temps qu’on dit perdu peut-il se retrouver ? Si oui, comment ?

8 février 2022
Midi-Conférences

12h45 — Hélène Carbonnell : « Charlotte Perriand »

Cette conférence proposera un aperçu de l’univers de Charlotte Perriand, architecte et designeuse incontournable du 20ème siècle

3 février 2022
Midi-Conférences

13h15 — Pauline Pujo : « Un coming out en 1802 »

Un homme qui aime un homme ? Qui veut vivre sans le cacher ? En 1802 ? Dans ses lettres d’amour à un mystérieux comte hongrois, J. von Müller donne une définition politique et passionnée de ses sentiments.

Mercredi 12 février 2022
9h-15h
Journée Portes ouvertes CPGE AL/BL



https://saint-sernin.mon-ent-occitanie.fr/administration-actualites-vie-scolaire/actualites/journee-portes-ouvertes-cpge-al-bl-samedi-22-janvier-2022-9h-15h-55063.htm

27 janvier-2 février 2022
Histoire des arts

Voyage d’études (Paris-Versailles) avec une Journée d’études sur « L’art et l’animal », organisée par l’APHA
Auditorium du Musée du Louvre

Coord N. Cournarie

27 janvier 2022
Philosophie

Le philosophe Francis Wolff rencontre les étudiants de l’option et répond à leurs questions sur la notion de Personne, au programme de l’ENS Lyon.
14h30-16h00 — Salle des conférences
Coord. L. Cournarie

André Comte-Sponville dans le dernier ouvrage d’entretiens, Le monde à la première personne (Fayard, 2021) tient F. Wolff « pour le plus grand philosophe français vivant». C’est un philosophe atypique dans le paysage intellectuel français. Il revendique de faire encore ou à nouveau de la métaphysique, et pas simplement pour en proclamer sans fin la mort. Plus précisément, dans Dire le monde, il propose une ontologie descriptive du monde. Et sur cette base, il déploie une anthropologie (par exemple dans D’Aristote aux neurosciences, dans Plaidoyer pour l’universel (Fayard 2019), une esthétique (dans Pourquoi la musique ? (Fayard 2015), voire une éthique et une politique (dans Trois utopies contemporaines, Fayard 2017). Par l’ampleur et la cohérence, voire la systématicité de sa pensée, il répondez ainsi à une définition classique de la philosophie qu’on pouvait croire disparue au profit par exemple de l’  « intellectuel spécifique » ou du chercheur en histoire de la philosophie.
La question de la personne est au cœur des débats contemporains, en droit, en éthique ou en bioéthique notamment. Pourtant, la personne est peut-être d’abord une des trois catégories ontologiques de base pour décrire le monde, avec celles de chose et d’événement. Cette approche a le mérite de libérer le concept de personne de la thèse “herméneutico-historique” sur sa valeur relative. Mais en quel sens la personne est-elle une catégorie ontologique ou métaphysique paradoxalement inappropriée pour répondre à la question qui, ou encore, en quel sens la personne en première personne (“je”) est-elle la réfutation du concept métaphysique de personne ? Mais il faut d’abord se demander sans détour : « Qu’est-ce qu’une personne ? » qui fait l’objet de l’exposé de F. Wolff. (Laurent Cournarie)

27 janvier 2022
Langues et culture de l’Antiquité

Dans le cadre du programme sur « L’homme et l’animal », René Cubaynes présente aux élèves de première année la place du mulet dans l’armée romaine.
13h-14h — Salle des conférences

Coord. J. -L. Lévrier

25 janvier 2022
Midi-Conférences


12h15— Anne-Sophie André : « Noirceur de l’amour dans le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare »

Passions fugitives, blessures d’amour : comédie ou drame ?

25 janvier 2022
Rencontre avec le journaliste Philippe Meyer
LSHB
10h-12h
Salle des conférences

Coord. : C. Catifait

14 janvier 2022
Midi-Conférences


13h30 — Emmanuel Lacoue-Labarthe : « L’engagement »

Promesse, contrat, soutien d’une cause: les formes de l’engagement sont diverses, mais suscitent deux questions communes: pourquoi s’engage-t-on et peut-on ne pas être engagé, est-on jamais tout à fait « dégagé »? 

13 janvier 2022
Midi-Conférences


CONFERENCE REPORTEE POUR CAUSE DE MOUVEMENT DE GREVE

13h15 — Jean-Christophe San Santurino : « Brouwer : le Dr Jekyll et Mr Hyde des mathématiques »

To be or not to be, Brouwer has the answer (or only an intuition). Et il a aussi quelque chose à dire sur ta coupe de cheveux et sur la crise des missiles de Cuba. 

6 janvier 2022
Midi-Conférences


13h20— Gerald Kenny  : « William Shakespeare : génie ou imposteur ? ».

Shakespeare semble avoir signé son œuvre, mais est-ce bien lui qui l’a bien écrite ? That is the question ! Qui se cache derrière le nom de Shakespeare ? Venez faire un tour en coulisses pour partager quelques interrogations. 

MODIFICATION – REMPLACEMENT
13h20 — Laurent Cournarie : « La juste guerre » (1)

16 Décembre 2021
Midi-Conférences

13h30 — Christine Soucille : « Droit de mourir : ultime droit de l’homme ?».

Pourquoi reconnaître à chacun de nous le droit de mourir dans la dignité suscite -t-il au tant de contestations ? La question de l’euthanasie ne peut nous laisser indifférent. 

6 Décembre 2021
Midi-Conférences

12h30 — Angélique Gomes-Samaran  : « L’insécurité sociale ou la société du précariat selon Robert Castel ». 
Salle des conférences

Sur fond d’élection présidentielle, le sentiment d’insécurité se propage et serait, selon Robert Castel, le produit d’amalgame de différentes sources d’inquiétudes. Cette conférence proposera une focale sur l’insécurité sociale et les nouveaux processus de précarité qui menacent l’intégrité des personnes.

10 Décembre

Forum des Grande Ecoles
à partir de 13h

Rencontre avec les étudiants de l’ENS Lyon, de l’Ecole du Louvre, du Celsa, SciencesPo Paris, ESSEC, IEP, TSE et bien d’autres Ecoles et Universités


9 décembre
Histoire des arts


Sortie musée des Abattoirs et médiation des khâgneux sur l’exposition La Dame à la Licorne


30 Novembre 2021
Midi-Conférences

12h30 — Nicolas Moreau  : « La fin de l’universel ».
Salle des conférences


L’idéal universaliste, hier force émancipatrice des Lumières, est aujourd’hui déconstruit au profit des identités. La conférence envisagera le besoin et les conditions d’une refondation de l’universel.

22 Novembre 2021
Midi-Conférences

13h20 — Maryse Palévody : « Comment l’esprit vient aux chèvres ».
Salle des conférences


Comment l’esprit vient aux chèvres : des inconvénients du désir et de l’émancipation en moyenne montagne (ou l’histoire tragique d’une petite coureuse en robe blanche).

16 Novembre 2021
Midi-Conférences

13h15 — Laurent Cournarie : « Entrez, il y a aussi des dieux dans la cuisine ».
Salle des conférences


Cette conférence inaugurale présente l’esprit, le sens et l’organisation des Midi-conférences. Tout est bon dans le savoir ; à tout, le savoir est bon ; tous les savoirs sont bons. 

16 octobre 2021
Espagnol

Journée d’intégration



16 octobre 2021
Histoire des arts

Début des médiations des étudiantes et des étudiants pour l’exposition Théodule Ribot au Musée des Augustins

14 Octobre 2021
Allemand

Goethe-Institut
18h30
Prix: Inscription obligatoire : 
accueil-toulouse@goethe.de 

P. Pujo présente son ouvrage Une histoire pour les citoyens dans le cadre de la Quinzaine franco-allemande.
https://www.goethe.de/ins/fr/fr/ver.cfm?fuseaction=events.detail&event_id=22338776

7 octobre
Espagnol
Coord. R. Lafitt
e

Les étudiants hispanisants de LVB des trois classes de LSH participent au festival Cinespaña l pour voir le film d’animation Josep dans le cadre de leur étude de La Retirada.

5 octobre
Histoire des arts

Enregistrement par quatre étudiantes de pistes pour l’audioguide del’exposition Théodule Ribot. Une délicieuse obscurité au Musée des Augustins

5 octobre
Histoire
Coord. O. Loubes


2 octobre à 16h30
Allemand
Coord. P. Pujo

Rendez-vous au cinéma l’ABC pour voir le dernier film du célèbre réalisateur allemand Christian Petzold, URndine

28 septembre
Histoire
Coord. O. Loubes

Rencontre avec l’historien et académicien Pascal Ory.

23-25 septembre
Histoire
Coord. O. Loubes

Consacrée aux « Usages du faux », la 4e édition de L’histoire à venir – dont le lycée Saint-Sernin est partenaire depuis ses débuts (locaux et étudiants/bénévoles) – se déroule en quatre temps en raison de la crise sanitaire. Pour ce troisième moment de débat et d’échange qui aura lieu du 23 au 25 septembre, le programme est d’une exceptionnelle qualité. On y rencontrera en particulier, au théâtre Garonne ou à Ombres blanches, Philippe Descola, l’anthropologue, venu échanger sur la crise écologique avec l’Atécopol toulousain et aussi nous dire avec son livre « Les formes du visible » que l’histoire de l’art n’existe pas… Il en discutera avec Vincent Azoulay, l’antiquisant, qui déploiera par ailleurs une réflexion sur « Tyrannie et démocratie antique : histoires de faux? ». Dans les champs du contemporain, c’est le corps et l’intime qui seront questionnés par Elyssa Mailänder (« Amour, mariage, sexualité : une histoire intime du nazisme (1930-1950) ») et Hervé Mazurel (« Le corps et l’inconscient : des régions de notre histoire collective? »), sans compter tout ce que vous allez découvrir en parcourant le programme, ici.

23 septembre
Allemand
Coord. P. Pujo

A la Cinémathèque de Toulouse : visionnage du documentaire sur les années de plomb en Allemagne de l’Ouest, très marquant et magistralement réalisé, Deutschland im Herbst. Une réflexion sur la violence que nous avons prolongé par un documentaire sur les milieux d’extrême droite aujourd’hui, en échos aux questionnements sur la radicalisation qui occupent les Français en ce moment.

20 septembre
Etudes théâtrales
Coord. S. Martinot-Lagarde


Visite des coulisses du Théâtre de la Cité

20 septembre
Histoire des arts
Coord. N. Cournarie

Début du stage en médiation des 8 optants d’Histoire des arts au Musée des Abattoirs, sous la direction de M. Vidal, guide-conférencier.

16 septembre
Lettres Modernes
Coord. C. Catifait

« Christine de Pizan ou le féminisme au XVème s » par Florence Bouchet, médiéviste, enseignant-chercheur, Université Jean Jaurès

16 septembre
Histoire des arts

Coord. N. Cournarie

Rencontre avec M. Axel Hémery, directeur du Musée des Augustins
Communication : « Etre conservateur en musée aujourd’hui ».
Et présentation de l’exposition « Théodule Ribot » dont il est le commissaire

9 septembre
Etudes cinématographiques
Coord. M.-H. Meaux

Projection des travaux des étudiants à la cinémathèque de Toulouse

9 septembre
Histoire des arts
Coord. N. Cournarie

Rencontre avec Mme Micouleau, chargée de projet, publics étudiants, au Musée des Augustins : présentation des métiers des musées, des projets pour les différents publics et 1ère présentation de l’exposition « Théodule Ribot, une délicieuse obscurité »
https://www.augustins.org/client/210/toulousemetropole_library/AUG_Livret_RIBOT.pdf


L’objet du grenier n°3 : Jeanne d’Arc a fait la rentrée du lycée en 1884. Marie Perny. 31-05-2022.

L’objet du grenier n°3 :  Jeanne d’Arc a fait la rentrée du lycée en 1884.

Marie Perny

Podcast :
https://audioblog.arteradio.com/blog/177738/podcast/185747/l-objet-du-grenier-3-jeanne-d-arc-fait-l-ouverture-du-lycee-en-1884-marie-perny-31-05-22

Joseph Fabre, Jeanne d’Arc, libératrice de la France, Delagrave, 1884

Le troisième objet qui est au cœur de cette dernière midi-conférence est peut-être le plus ordinaire des objets pédagogiques de cette série « l’objet du grenier ». Il s’agit d’un livre, format in-octavo (comprendre format livre de poche), de 364 pages. C’est un livre d’Histoire : une biographie de Jeanne d’Arc, rédigée par un certain Joseph Fabre, éditée chez Delagrave, en 1884.
Il est issu de la toute première bibliothèque de notre lycée, qui ouvre, faut-il le rappeler, en 1884 et qui est alors le premier lycée public de filles de Toulouse, en application de la loi de 1880 sur l’enseignement secondaire public pour les filles.
Comme l’équilibriste et l’Omphale de plâtre, c’est donc un objet pédagogique des origines qui accompagne notre établissement depuis son ouverture jusqu’à nos jours.
Considérons plus attentivement sa reliure : une reliure rigide, recouverte d’une toile enduite, brune. Le titre de l’ouvrage figure sur la tranche, en doré, ainsi que deux étiquettes partielles, collées l’une sur l’autre, avec des numéros d’inventaires anciens. La dorure de la couverture a disparu mais l’on peut distinguer l’élégante estampille qui marque tous les ouvrages de la première bibliothèque du lycée jusque dans les années 1930 : dans un entrelacs végétal, le nom du lycée « LYCEE de Jeunes Filles TOULOUSE ». (figure 1)


La bibliothèque du Lycée de filles de Toulouse et l’ouvrage de Joseph Fabre
En 2017 a été réalisé par une douzaine d’étudiants d’hypokhâgne l’inventaire des ouvrages de cette toute première bibliothèque de notre établissement qui sont tous rassemblés dans diverses pièces de l’Hôtel Dubarry et dont on ignore le nombre de livres initial. Sur plus de 1000 livres répertoriés dans l’Hôtel Dubarry, 715 datent d’avant 1940 et 546 portent l’estampille du lycée : l’estampille est systématiquement portée jusqu’en 1909, plus rarement au-delà et jamais après 1932. Il s’agit donc d’une pratique des premières années du lycée.
Tous ces livres étaient regroupés dans la bibliothèque du lycée que l’on voit sur le plan de 1886 : une salle carrée située au rez-de-chaussée, sur un emplacement qui n’existe plus et se trouverait  aujourd’hui dans la cour devant les bureaux de l’actuel vie scolaire. (figure 2).


L’ouvrage de Joseph Fabren’est pas un manuel scolaire : il n’y a pas la simplification didactique que l’on trouve dans les manuels contemporains, notamment celui d’Ernest Lavisse, qui fait de Jeanne d’Arc l’un des rares portraits de femmes d’envergure nationale. On n’y trouve pas non plus d’images.
Joseph Fabre est né en 1842, à Rodez. Agrégé, il enseigne la philosophie (Louis-le-Grand) avant d’être élu député de l’Aveyron, en 1881, au sein du parti radical républicain, l’un des partis qui fondent de manière décisive la IIIe République. Quand son ouvrage sur Jeanne d’Arc paraît en 1883, il est à la fois auteur et homme politique, une double-dimension qui sous-tend le contenu de l’ouvrage. (figure 3)


C’est la 3e édition que nous possédons. Elle se compose de quatre parties qui abordent successivement la bergère, la guerrière et la martyre et qui propose un ensemble de réflexions sur certains aspects de la vie de Jeanne mais aussi sur l’état de l’historiographie de l’époque sur la question. Le style est assez enlevé, narratif, raisonnablement lyrique, et l’auteur reprend les sources brutes qu’il a pu consulter, notamment des passages entiers des interrogatoires de Jeanne lors de son procès.
Il n’est pas possible dans cet exposé de faire l’histoire de Jeanne d’Arc, née en 1412 à Domrémy (actuelle Lorraine) et morte à Rouen, en 1431, sur le bûcher, dans le contexte de la Guerre de Cent ans qui oppose roi d’Angleterre et roi de France pour la maîtrise du trône de France. Tout est étonnant dans cette histoire: sa fulgurance, le fait qu’une jeune fille parte à la guerre au nom de Dieu, qu’elle soit écoutée et suivie, qu’elle participe au réveil du camp de Charles VII, mais aussi son procès et l’aplomb avec lequel elle fait face à ses juges. Et sa fin est terrible. Pour l’histoire de la Jeanne d’Arc du XVe siècle, je renvoie aux travaux de Colette Beaune, notamment Jeanne d’Arc. Vérités et légendes qui dans des chapitres courts et efficaces, détricote les mythes et rétablit les vérités autour de ce personnage.
En effet, il est nécessaire de démêler plusieurs éléments quand on aborde Jeanne d’Arc : dès son vivant, elle est au cœur de rumeurs et de visions divergentes. Sainte guerrière qu’il faut suivre ou instrument du diable qu’il faut anéantir. Mais Jeanne d’Arc est aussi le produit du XIXe siècle, qui s’en est emparée et qui l’a façonnée selon plusieurs traditions (je renvoie aux importants travaux de l’historien Gerd Krumeich à ce sujet).
Jeanne d’Arc a cela de particulier que tout le monde s’en réclame : elle est la bergère fille du peuple en qui les républicains se reconnaissent ; elle est cette jeune fille humble guidée par Dieu dont elle entend les voix des émissaires (saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite) et qui se met au service du roi Charles VII. Sa mort relève autant du sacrifice propre aux martyrs et donc aux saints, que de l’exécution injuste et arbitraire, qui fait d’elle une victime du fanatisme et de la trahison.
Ouvrir le livre de Joseph Fabre, c’est plonger dans la virulence du débat qui oppose deux France, la France républicaine et la France cléricale, en un moment décisif où la République s’enracine dans un pays à l’histoire politique houleuse, sans cesse menacée par le conservatisme monarchique et clérical.

1. Un ouvrage qui s’inscrit dans la continuité des travaux décisifs menés sur Jeanne d’Arc au XIXe siècle

L’ouvrage de Joseph Fabre n’est pas le premier à proposer une synthèse de la vie de Jeanne d’Arc et il est profondément influencé par les travaux majeurs de deux figures importantes de l’histoire et de la science historique au XIXe siècle, deux Jules : Jules Michelet et, moins connu, Jules Quicherat.

Dans les pas de Jules Michelet : (figure 4)


Quand Joseph Fabre naît en 1842, Jules Michelet vient de faire paraître en 1841 le 5e tome de sa colossale Histoire de France où il traite essentiellement de la guerre de Cent ans et tout particulièrement de Jeanne d’Arc. Précisons que l’oeuvre intégrale de Michelet figure aussi sur les rayonnages de la bibliothèque du lycée. Le succès de ce volume est tel que les chapitres sur Jeanne d’Arc sont tirés à part en 1853 chez Hachette, livre sans cesse réédité pendant les décennies qui suivent.
L’ouvrage de Michelet est décisif : avec le souffle d’une écriture puissante, il dresse le portrait de Jeanne, fille du peuple qui sauve le pays malgré ses élites, l’image de la force du peuple souverain en qui réside l’identité du pays ; il évoque qu’elle est « la ravissante image de la patrie » et conclue « Souvenons-nous toujours, Français, que la patrie chez nous est née du cœur d’une femme, de sa tendresse, de ses larmes, du sang qu’elle a donné pour nous. »
(Cette dernière citation était conseillée d’utiliser dans les dictées de l’école primaire de la IIIe République).
Joseph Fabre ne cache pas sa filiation à l’oeuvre de Michelet : « Voici venir Michelet, l’Homère du peuple, le Delacroix de l’histoire, le chercheur perspicace, le grand évocateur » (p. 304).

Dans la continuité des travaux de Jules Quicherat : le souci de la source  (figure 5)



En parallèle des travaux de Michelet, un jeune chartiste, Jules Quicherat, qui a suivi les cours que Michelet donnait à la Sorbonne, est chargé en 1840 par la très officielle Société d’Histoire de France de préparer l’édition complète de tous les actes des deux procès de Jeanne d’Arc : le procès en condamnation de 1431 et le procès en réhabilitation de 1453. En 1849, ce sont cinq volumes de sources originales avec leur appareil critique qui ont déjà paru.
Joseph Fabre s’inscrit dans la continuité des travaux de Quicherat sur lesquels il s’appuie : il propose la première transcription intégrale en français des actes du procès en 1883.
Au tout début de l’ouvrage, il propose le fac-similé d’une lettre que Jeanne d’Arc adresse depuis le siège de la Charité-sur-Loire à la ville de Riom en Auvergne pour obtenir du soutien militaire, avec la signature de Jeanne d’Arc. Il dresse la transcription de cette lettre et mentionne explicitement les travaux de Quicherat qui a découvert cette lettre. On voit alors le souci d’enraciner sa pensée dans la source et donc de mener un travail précis et rigoureux, mais aussi le souci de porter les sources à la connaissance d’un lectorat élargi.
Joseph Fabre est donc l’héritier des travaux fondateurs de deux piliers de la connaissance autant que de la fabrication de Jeanne d’Arc au XIXe siècle.

Un ouvrage patriotique : « libératrice de la France », une Jeanne de la revanche ?

Michelet avait intitulé son ouvrage simplement Jeanne d’Arc. Joseph Fabre ajoute au sien un sous-titre : Jeanne d’Arc, libératrice de la France. (figure 6)


C’est qu’entre les deux biographies, il s’est produit un événement décisif : la défaite de la France face à la Prusse en 1870, qui ampute le territoire national de trois départements, l’Alsace et le nord de la Lorraine, la Moselle. A la crise militaire se conjuguent les troubles politiques avec la chute du Second Empire et les débuts difficiles d’une République qu’il reste à définir, éclaboussée par le sang de la Commune de Paris en mars 1871. Cette crise donne à la figure de Jeanne d’Arc une force renouvelée : elle incarnerait l’image de la résistance à l’envahisseur et l’espoir d’une revanche.
L’auteur fait à plusieurs reprises l’analogie entre la France occupée par les Anglais et celle occupée par les Prussiens : « En parlant de leurs maux, ces bons Lorrains avaient les larmes aux yeux. Voisins des Allemands, ils n’en étaient que plus Français. C’est à ses frontières que la patrie est la plus aimée. » (partie I, chapitre II, p. 20). Dans un chapitre intitulé « La mémoire de Jeanne d’Arc » qui conclut la troisième partie, l’auteur s’adresse directement à Jeanne dont il exhorte à l’imitation : « Oh ! Souffle-nous cette grande pitié pour la patrie, cette haine profonde pour l’envahisseur, dont tu étais animée ! Souffle-nous cette foi qui soulève les montagnes ! Et alors, aux jours où la force devra repousser la force, nos jeunes filles armeront elles-mêmes nos jeunes gens ; nos vieillards encourageront de leurs bénédictions les soldats de la patrie ; nous sentirons grandir nos âmes ; nous combattrons en héros ; et, s’il le faut, les pierres se lèveront pour chasser l’étranger. » (p.224)
C’est bien un ouvrage qui s’inscrit dans l’esprit de revanche qui anime la république républicaine des années 1880. Notons que Fabre a écrit d’autres ouvrages sur les figures de libérateurs : les libérateurs antiques (Caton, Spartacus…) mais aussi Washington, libérateur de l’Amérique.
Mais si l’ennemi de l’extérieur est dénoncé dans cette analogie Anglais/Prussiens, Fabre dénonce aussi les ennemis de l’intérieur qui sont une aussi grande menace pour le pays. En effet, il n’est pas tendre avec les hommes d’Eglise qui interviennent dans son récit. Il fait peser la responsabilité de l’arrestation de Jeanne et de sa livraison aux Anglais au clergé français : « ainsi, ce fut par l’intermédiaire de prêtres français et avec l’argent français, que les Anglais achetèrent le sang de la libératrice des Français » (p. 133). La IIIe partie, sur le procès, est une charge implacable contre le clergé accusé de duplicité avec l’Anglais : « La cupidité alléchait les uns ; l’ambition excitait les autres. Certains n’avaient qu’à écouter leur fanatisme. Plusieurs obéissaient à la peur » (p. 142).
Et face à Jeanne, seule et simple, « ils étaient là, alignés sur leurs bancs, tous ces doctes théologiens, faces sèches, regards obliques, cœurs froids » (p. 145).
Il faut ajouter une critique portée à l’encontre du roi Charles VII, dont l’auteur souligne qu’il ne fit rien pour sauver Jeanne : « Mais le roi ? Quel chagrin témoigna-t-il ? Quels efforts fit-il pour sauver celle qui avait sauvé son royaume ? Pas de trace d’aucune négociation, d’aucune offre de rançon, d’aucun fait d’armes tenté pour délivrer la libératrice. » « la plus monstrueuse ingratitude dont l’histoire présente l’exemple » (p.125).
Cette critique d’un clergé corrompu et d’une royauté lâche est à lire à la lumière du républicanisme de l’auteur. Quand l’ouvrage paraît en 1883, la République s’enracine en France, au terme d’un siècle politique des plus houleux. Et elle se construit contre le monarchisme latent, associé à l’Eglise catholique engagée en politique (ce que l’on désigne du nom de cléricalisme).

Le projet de la fête nationale autour de Jeanne d’Arc : une Jeanne républicaine de la réconciliation nationale ?

Ce livre a un objectif très concret : il accompagne un projet de loi déposé par l’auteur en tant que député de l’Aveyron le 30 juin 1884, celui de fonder une fête nationale en l’honneur de Jeanne d’Arc, ce que la préface exprime très clairement. « Oserai-je exprimer un vœu ? La République française devrait décider qu’il y aura annuellement un jour où la fête de l’héroïne sera célébrée par toute la France. » (préface, p. X)
Si l’enracinement de la République passe par le développement des institutions républicaines, comme l’école publique sous tous ses aspects, ou encore l’armée, il passe aussi par la structuration d’une identité républicaine autour d’emblèmes et de célébrations : la multiplication des statues de Marianne, l’allégorie de la République ; la proclamation d’un hymne national, La Marseillaise, en 1879 ; ou encore la proclamation du 14 juillet en tant que fête nationale en 1880. Autant de célébrations qui font de la République l’héritière directe de la Révolution française.
Fabre fait de Jeanne une figure révolutionnaire incarnant la résistance populaire face aux élites traditionnelles corrompues et, déjà, la préfiguration de la République : « C’est que le peuple se reconnut lui-même dans cette plébéienne sauvant la patrie compromise par les fautes de la noblesse et de la royauté. Lorsque la France démocratique se leva en 1792 pour repousser les cohortes de l’Europe monarchique, elle brûlait du même feu sacré qui animait la Pucelle repoussant les Anglais » (p. 222). Notons que Michelet n’écrivait pas autre chose : Jeanne d’Arc préfigurait le peuple révolutionnaire.
Fabre précise l’intention de cette fête à Jeanne d’Arc dont il porte le projet : établir une fête nationale célébrant la réconciliation du pays autour de la patrie incarnée par Jeanne d’Arc. « L’essentiel est l’établissement de cette solennité, qui rapprocherait tous les Français, hommes et femmes, républicains et monarchistes, croyants et libres-penseurs dans une même communion d’enthousiasme. La nation a déjà sa fête de la liberté. Elle aurait sa fête du patriotisme. » (préface, p. XI)
Mais ne nous y trompons pas : en 1884, la polarisation du débat politique est exacerbée comme jamais autour de la place de l’Eglise dans la société et dans les affaires du pays. Toujours associée au conservatisme et au monarchisme latent, l’Eglise est endiguée par la République qui se prémunit de son influence, en étant de plus en plus vigilante à son égard. Quand Joseph Fabre, député radical, propose cette fête nationale autour d’une Jeanne d’Arc républicaine, il s’inscrit dans cette bipolarisation et a conscience du danger que pourrait représenter une appropriation de Jeanne d’Arc par la seule Eglise catholique et par le parti clérical.
C’est qu’en effet, l’Eglise œuvre depuis plusieurs années à la canonisation de Jeanne d’Arc, considérée comme une sainte, guidée par Dieu, morte en martyre. Le mouvement est lancée dès 1849 par l’évêque d’Orléans, Monseigneur Félix Dupanloup, une figure éminente du cléricalisme français. (figure 7)


Une crise éclate en 1878, quand la IIIe République décide de célébrer le centenaire de la mort de Voltaire, mort le 30 mai 1778. Voltaire est érigé comme un précurseur de la pensée républicaine et l’on met en avant son esprit fondamentalement libre. Il est aussi la cible des attaques des monarchistes de tous bords et des conservateurs cléricaux qui accusent son œuvre d’avoir empoisonné la France et d’avoir conduit à la Révolution. Coïncidence extraordinaire de l’histoire, le 30 mai, c’est aussi la date de la mort de Jeanne d’Arc. Or, Voltaire est l’auteur d’un ouvrage, La Pucelle d’Orléans, dans lequel il n’est pas tendre avec Jeanne d’Arc.
Pour les conservateurs, monarchistes et cléricaux, la commémoration de la mort de Voltaire est une provocation et ils se rangent sous la bannière de Jeanne d’Arc, qui devient alors une figure anti-voltairienne brandie à la face de la toute jeune République. Un appel est lancé dans la presse catholique adressé « aux femmes de France » pour que celles-ci « prennent l’initiative d’une vénération solennelle » à Jeanne d’Arc afin de rappeler que seule la foi traditionnelle était capable d’incarner la patriotisme français, dont l’identité était fondamentalement catholique.
L’appel est signé par une quarantaine de femmes, toutes issues de la noblesse et des milieux conservateurs réactionnaires farouchement opposés à la République, qui constituent le « Comité des Femmes de France ».
Pour éviter que ces célébrations et contre-célébrations ne dégénèrent dans l’espace public, le gouvernement interdit toute manifestation publique quelles qu’elles soient le 30 mai : les voltairiens se replient dans plusieurs théâtres parisiens (Victor Hugo a fait un discours remarqué au théâtre de la Gaieté où il concilie Voltaire et Jeanne d’Arc dans une même défense des droits du peuple) et le Comité des Femmes de France se replie à Notre-Dame de Paris où est donnée une messe expiatoire célébrée par l’archevêque de Paris et en présence d’une quarantaine de sénateurs.
Par son projet de loi, Fabre envisage bien d’endiguer l’appropriation de Jeanne d’Arc par l’Eglise, et de célébrer non pas une sainte accomplissant la volonté de Dieu sur Terre, mais une héroïne défendant son pays. Et la dédicace de l’ouvrage prend alors une autre dimension : « Aux Femmes de France, ce livre sur Jeanne d’Arc est dédié ». (figure 8)


Il s’agit de libérer les femmes de France du seul comité portant leur nom collectif et incarnant un projet résolument clérical et conservateur. La création des lycées publics de filles, en 1880, relève de la même intention : inclure les femmes dans le projet républicain et défaire le quasi monopole qu’exerçait l’Eglise dans l’éducation des filles et notamment des filles de la bourgeoisie.
Ce livre est donc un livre résolument républicain dans une institution résolument républicaine, le tout dans un moment fondateur de la République.

Conclusion en trois questions :
Le projet de cette fête à Jeanne d’Arc a-t-il abouti ? La réponse est non puis oui.
En 1884, malgré la sympathie que le projet rencontre à gauche et au centre de l’hémicycle, deux difficultés sont soulevées : comment articuler cette fête avec celle du 14 juillet ? Et n’y a-t-il par un risque de collusion avec le projet de canonisation qui risque de brouiller le message donné par une telle fête ? Fabre est en fin de mandat. Il n’est pas réélu en 1885 et le projet n’est plus abordé par la Chambre.
En 1894, voilà Fabre, devenu sénateur, toujours de l’Aveyron, porte de nouveau son projet. Le climat politique est particulièrement houleux et une partie des élites conservatrices, notamment des militaires de haut rang marquent leur défiance à l’égard de la République (c’est le tout début de l’Affaire Dreyfus, qui n’est pas encore « Affaire »). La gauche républicaine prend ses distances avec l’idée d’une célébration nationale autour de Jeanne d’Arc qu’ils considèrent comme un cheval de Troie du cléricalisme dans l’édifice républicain : un anti-14 juillet que les cléricaux pourraient investir comme une contre-fête nationale. Si le projet de Fabre est voté à 146 voix contre 100 au Sénat, il n’est suivi d’aucun examen par la chambre des députés.
Il faut attendre 1920 pour que la fête nationale à Jeanne d’Arc soit votée, par une Chambre des députés à majorité de droite et du centre, la fameuse Chambre dite « bleu horizon ». Cette fête, tombée en désuétude, figure toujours au calendrier des 12 fêtes républicaines. Notons que c’est aussi en 1920 que Jeanne est canonisée et devient sainte Jeanne d’Arc.
Cette vive querelle des deux Jeanne d’Arc s’est-elle ressentie à Toulouse et plus  précisément dans nos murs ?
Oui. Ces deux Jeanne d’Arc, celle de la République et celle de l’Eglise, ne sont séparées que par un mur dans le quartier où se trouve notre établissement.
Voici une photo de 1901, prise un dimanche de mai, jour du fameux et traditionnel marché à la ferraille sur la place de la basilique Saint-Sernin. On y voit la façade de l’hôtel Dubarry, alors propriété de la congrégation des Bénédictines de l’Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, qui dirigeait un couvent et une institution d’éducation pour jeunes filles. La façade est décorée de guirlandes de fleurs et de panneaux à la gloire de Dieu et de Jeanne d’Arc, avec sans doute une représentation de Jeanne devant l’archange St-Michel. C’est ici la Jeanne des catholiques, sur la façade d’un établissement religieux qui met en avant la conception d’une France avant tout catholique. (figure 9)


Au même moment, à une trentaine de mètres de cette façade, sur les rayonnages de la bibliothèque du lycée public de filles de Toulouse, séparé du couvent par un simple mur, se trouvait le livre de Joseph Fabre proposant une autre lecture de Jeanne d’Arc.
Ce livre a-t-il été lu ? Mystère.
Les marques de compression que l’on constate sur les premières pages font penser que l’ouvrage a été longtemps conservé fermé, sur les rayonnages serrés d’une bibliothèque. On peut trouver une fiche de prêt datant de la deuxième moitié du XXe siècle (antérieure à la fin des années 1990), signe que l’ouvrage est toujours disponible au prêt auprès des élèves. Mais la fiche est vide de tout nom et de toute date. Le livre n’aurait jamais été emprunté… C’est le signe de la désaffection pour Jeanne d’Arc et du militantisme qui l’accompagnait, et peut-être aussi le signe que ces ouvrages à la couverture brune et aux ors évaporés n’exerçaient plus qu’un grand pouvoir d’indifférence auprès des lecteurs.
Enfin, nous pouvons conclure par un clin d’oeil de l’Histoire qui rapprochera l’épopée de Jeanne avec le lieu que nous fréquentons quotidiennement. A Toulouse, nous ne sommes pas dans la France johannique : tous les ans, les lieux qui font partie de la geste de Jeanne d’Arc la commémorent. Orléans la célèbre depuis 1433, Reims, Compiègne, évidemment Domrémy qui porte le nom de « Domrémy-la-pucelle ».
Quand Jeanne décide d’aller à la rencontre du roi et quitte son village, elle se rend dans la ville de Vaucouleurs où se trouve un gouverneur de l’armée royale française, Baudricourt, qu’elle parvient, non sans difficulté, à convaincre de l’escorter jusqu’au roi Charles VII.
Trois siècles après, en 1743, dans cette même petite ville de Vaucouleurs naissait une autre Jeanne, sans père officiel. La tradition veut qu’elle ait porté ce prénom en référence à Jeanne d’Arc. Cette Jeanne-ci, c’est la future Jeanne Dubarry, que le proxénète Jean Dubarry a fait sa belle-soeur mais aussi et surtout la maîtresse du roi Louis XV. Nous sommes en 1768 et c’est le début de la fortune des Dubarry, une fortune qui permet à Jean de construire l’hôtel qui porte son nom et qui constitue l’un des joyaux, fatigué certes, du patrimoine bâti de notre lycée. Le village de Vaucouleurs, une affiliation de prénoms, la proximité avec un roi, une exécution publique (Jeanne Dubarry est guillotinée en 1793), autant de points communs entre les deux Jeanne.
En refermant cet ouvrage, c’est la malle du grenier pédagogique de notre lycée que nous refermons avec précaution pour cette année !

Bibliographie indicative :

Joseph Fabre, Jeanne d’Arc, libératrice de la France : la version numérisée par la BNF est celle de 1894. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k920920s
Colette Beaune, notamment Jeanne d’Arc. Vérités et légendes, Perrin, 2004, Tempus, réédition 2012.
Claude Gauvard, Jeanne d’Arc. Héroïne diffamée et martyre, Gallimard, « L’esprit de la cité. Des femmes qui ont fait la France », 2022.
Michel Winock, « Jeanne d’Arc », dans Les lieux de mémoires (sous la direction de Pierre Nora), volume III.
Gerd Krumeich, Jeanne d’Arc à travers l’Histoire, Belin, 2017.
L’émission Du Grain à moudre sur France culture du 27 mai 2016, « Mais pourquoi Jeanne d’Arc ? » : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/du-grain-a-moudre/mais-pourquoi-jeanne-d-arc-3245560

Sur l’histoire du lycée Saint-Sernin, le livret interactif:

Les droits de l’homme en milieu carcéral. Christine Soucille. 24-05-3022

Les droits de l’homme en milieu carcéral

Christine Soucille

24-05-3022

Podcast
https://audioblog.arteradio.com/blog/177738/podcast/185378/realite-des-droits-de-l-homme-en-milieu-carceral-christine-soucille-24-05-22

Introduction

La prison est pour la très grande majorité de la population un univers inquiétant et mal connu, malgré l’attention médiatique dont elle est couramment l’objet.  
La réalité du monde carcéral est quasi imperceptible pour celui qui n’a pas franchi les hauts murs. On ne se doute pas du drame qui se joue au quotidien derrière les barreaux ; drame dans lequel on peine parfois à distinguer les coupables, des victimes.
Depuis quelques années, la surpopulation carcérale bat des records. Et la France est régulièrement condamnée par la CHDH pour conditions de détention indignes Et pour cause, en Europe, la France est au 4ème rang des prisons surpeuplées juste après la Roumanie.
Ces condamnations sont corroborées par les rapports rédigés par les organes de contrôle qui enquêtent régulièrement sur l’état de prisons françaises (rapports parlementaires, rapports du Contrôleur Général des Lieux de Privation de Libertés des droits….
Constat d’autant plus inacceptable pour un pays qui se veut « patrie des droits de l’Homme. » 
Un constat qui fait écho au cri d’alarme lancé par Dominique Simonnot  Controleuse générale des lieux privatif de liberté (CGLPL) qui dans une tribune publiée dans le monde au mois de février 2022 invite en ces termes les députés et les juges à se confronter à la réalité des établissements pénitentiaires elle écrit  :
« Entrez dans les prisons ! Venez découvrir les colonnes de cafards qui cavalent en rangs serrés et les rats qui grignotent dans la cour ! Voyez ces trois hommes dans 4,30 mètres carrés d’espace vital. Écoutez ce que me dit celui-ci: « Je suis dans un trou qui s’appelle une prison, à trois dans une cage pour un ». 
Mais dans le même temps elle écrit également :
« Venez, écoutez les surveillants, les directeurs pénitentiaires dire leur colère, leur désespoir…vous décrire leurs tâches rendues folles par la folie des cellules qui débordent ». 
Ces propos nous invitent à réfléchir sur l’effectivité du respect des droits de l’homme dans les prisons françaises ? Face à une tache aussi ambitieuse mon travail n’aura pas la prétention d’être exhaustif 
J’ai volontairement écarté un grand nombre de problématiques telles que l’évolution des politiques pénitentiaires ou le bien-fondé philosophique de l’incarcération. 
A défaut d’exhaustivité, mon exposé se limitera à éclairer l’effectivité des droits de l’homme à partir de constats émis par les rapports officiels de diverses autorités de contrôle (Observatoire International des Prisons, la Commission nationale consultative des droits de l’homme) et la jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme).
Mais cet exposé repose également sur des témoignages de détenus, de membres du personnel pénitentiaire que j’ai été amenée à côtoyer, il y a quelques années.  En effet, pendant 3 ans je suis intervenue en tant que visiteuse de prison et enseignante bénévole à la prison de la santé à Paris.
Malgré ce vécu et même si certains éléments pourraient peut-être vous choquer, mon propos cherchera à être le plus objectif possible en refusant de céder ni à l’émotif ni à l’angélisme tant il est difficile de faire la part des choses une fois plongé au cœur de la spirale carcérale 

1ère PARTIE Un état des lieux des prisons françaises 
A Un constat : réalité de la surpopulation carcérale
Au 1er octobre 2021, la France comptait 187 centres de détention dont 81 maisons d’arrêts et une centaine d’établissements pour peine
On recense en 2022  235 000 personnes placées « sousmain de justice » (expression qui regroupe les personnes incarcérées et celles faisant l’objet d’une peine alternative à l’incarcération), toutes suivies par l’administration pénitentiaire. Il faut cependant distinguer les personnes effectuant leur peine en milieu ouvert et les détenus en milieu fermé.
Parmi celles-ci 31 mars 2022, on compte 85 136 détenus incarcérés pour environ 60000 places disponibles dans nos prisons (60 619 exactement)
Un déficit de 25000 places expliquant les condamnations récurrentes de la France par la CEDH pour fait de la surpopulation carcérale en moyenne on estime de 1700 personnes dorment aujourd’hui sur des matelas à même le sol
B D’autres chiffres accablants 
Le nombre de personnes incarcérées a plus que doublé au cours des quarante dernières années.
-1/3 des détenus souffrent des troubles psychiatriques ou psychologiques graves et sont internés avec les autres détenus faute de places dans les structures adaptées. 
-Parmi les 42 pays du Conseil de l’Europe, la France affiche le taux le plus élevé de suicide,  soit un taux 2 fois supérieur à la moyenne européenne Une hausse des suicides en détention s’élève à plus d’une centaine par an (122 en 2021 contre 111 en 2020)
Nous interroger sur l’effectivité du respect des droits des détenus  suppose de rappeler brièvement de quels droits peuvent se prévaloir les détenus.
Jusqu’au milieu du XXe siècle, le détenu n’avait aucun statut juridique. Progressivement, la prison s’est « humanisée ». Aujourd’hui, un certain nombre de droits ont été reconnus aux détenus Il s’agit notamment : du droit à une vie familiale, du droit à la santé, de la liberté deconscience, droit de vote droit à un avocat…etc. Surtout la Cour européenne a rappelé à la France que le respect de  la dignité et des droits fondamentaux des individus ne s’arrête pas aux portes des prisons. 
Toutefois, reconnaissance ne veut pas dire effectivité. L’affirmation de ces droits et leur application sont, pour diverses raisons, parfois en décalage.

2èmePARTIE La France régulièrement condamnée pour : « traitements inhumains ou dégradants subis par les détenus en raison des conditions de détention indignes » 
Ces mots sont extraits de l’arrêt J.M.B ctre France du 30 janvier 2020 par lequel la Cour Européenne des Droits de l’Homme a condamné la France sur la base de l’art 3 de la Convention européenne des droits de l’homme qui interdit aux États de pratiquer la torture ou de soumettre une personne à des traitements inhumains ou dégradants .  
Concrètement que met-on derrière les termes de conditions de détentions indignes et de traitement inhumains ou dégradants ?
A Des conditions de détentions indignes 
-Des expressions qui renvoient à une réalité vécue subie mais également à un encadrement juridique 
En France la notion de « conditions de détentions indignes » renvoie à un état de vétusté́ et d’insalubrité́ des établissements pénitentiaires, à la promiscuité́, la présence de puces, punaises de lit, cafards et rats Personnellement lors de mes visites à la santé nous nous amusions à compter le nombre de rats qui en une après-midi traversaient en toute hâte notre parloir 
-Les rapports de l’OIP (Observatoire Internationale des Prisons) ou ceux du CGLPL (Controleur Général des lieux Privatifs de Libertés) dénoncent l’insalubrité des espaces sanitaires, des espaces de douches dégradés, la présence de moisissures, l’absence d’aération, le manque de lumière dans les cellules, les difficultés récurrentes pour avoir du chauffage, de l’eau chaude, des ventilateurs 
-Cette énumération non exhaustive de conditions déplorables d’hygiène et d’insalubrité́, sont connues depuis des années de la part de de l’État. Mais il est difficile d’y remédier.
En effet, les conditions de détention indignes résultent surtout de la surpopulation carcérale, un mal chronique des prisons françaises. Théoriquement en 1885 avec la loi Béranger a été posé le principe de l’encellulement individuel, sans cesse réaffirmé par les réformes pénitentiaires au XX ème et XXI ème siècles mais dont l’application a sans cesse été repoussée. 
Indignité des conditions de prise en charge de la santé en prison 
Outre la vétusté des bâtiments le Comité européen de prévention de la torture qualifie également d’indignes les conditions de prise en charge des soins des détenus. 
A partir de 1994, la politique de santé a été rénovée et placée sous la responsabilité des hôpitaux et non plus de l’administration pénitentiaire. Cette réforme  prévoit  entre autre la création d’une unité sanitaire au sein de chaque prison et la présence d’unités hospitalières sécurisées pour des hospitalisations prolongées. Pourtant ces dispositions n’empêchent pas la persistance de graves dysfonctionnements.
La Contrôleuse générale des lieux privatifs de liberté Dominique Simonnot mentionne le cas de détenus qui finissent par se percer eux-mêmes l’abcès dentaires faute de pouvoir accéder à une  consultation dentiste,  
La Cour des comptes, (dans un rapport en 2019) à son tour, dénonce la gestion calamiteuse des politiques de prévention en matière de maladies transmissibles, véritables fléaux en prisons : le VIH, l’hépatite C, la tuberculose Ceci explique également la gestion dramatique du COVID en 2020 a débouché sur des mutineries comme à la prison d’Uzerche en Corrèze, en 2020 ; avant que les autorités ne se décident à libérer un grand nombre de détenus tant la situation était explosive. 
D’autres règles, dans la prise en charge de la santé des détenus sont violées au quotidien. Par exemple, les articles 147 et suivants du code de procédure pénale prévoient la suspension de la peine d’emprisonnement du détenu lorsque son état de santé physique ou mentale est incompatible avec son maintien en détention. Or en réalité l’effectivité de ce droit est régulièrement bafouée. 
Est également pointée du doigt la prise en charge médicale des détenus particulièrement surveillés (DPS). Ces derniers peuvent demeurés constamment menottés au lit d’hôpital pendant des semaines et ne peuvent consulter un médecin sans présence policière.
Mais la réalité de conditions de détention renvoie à une réalité qu’on ne peut décrire qu’avec « le poids des mots  et le choc des images ».
-Pour le poids des mots je reprends ceux de de Dominique SIMONNOT (CGLPL) qui déclare à la sortie de la prison de Fresnes « ….Là-bas, les cafards sortent des plaques chauffantes…. »., 
Mais sortant de la prison de Seysses elle s’exclame : « on nous a rapporté que les détenus s’enroulent dans les draps et se mettent du papier toilette dans les oreilles pour que les cafards n’entrent pas dedans ». 
-Quant au choc des images je pense que certaines parlent d’elles-mêmes ( cf : prisons de Seysses ; les Baumettes …)Souvenons-nous que la France est également condamnée pour « traitements dégradants » 

B – es détenus victimes de traitements dégradants 

Juridiquement on estime que peut être qualifié de dégradant « tout traitement qui humilie ou avilit un individu, porte atteinte à sa dignité́ humaine qui suscite chez l’intéressé́ des sentiments de peur, d’angoisse ou d’infériorité́ ».
Pour illustrer l’exemple de traitements indignes et dégradants vécus dans les prisons j’ai choisi de prendre comme exemple la question sensible des violences carcérales qui a notamment fait l’objet d’un rapport de l’Observatoire internationale des prisons en 2019 intitulé « Omerta opacité impunité » trois mots clés qui reflètent parfaitement le halo de violence permanent qui habite nos prisons (surtout dans les maisons d’arrêt) 
Les accès de violence sont multiformes : violence entre détenus, de surveillants à détenus, de détenus à surveillants, entre détenus avec la complicité des membres du personnel pénitentiaire ce dernier phénomène s’aggravant. Ces violences s’abattent prioritairement sur les catégories les plus vulnérables de détenus (malades, étrangers, indigents en sont les premières victimes  )
Cependant dans l’ensemble, ces agissements sont le fait d’une minorité́ de surveillants, au comportement isolé. 
De multiples facteurs ont ces dernières années favorisé l’aggravation de ce climat de violence : une dégradation des conditions de détention, l’obsession sécuritaire au mépris du le respect des droits, des règles de discipline vécues comme incohérentes un sentiment d’arbitraire…. 
Il est vrai qu’en prison les règles ne sont pas les mêmes pour tous. Les détenus auxquels je rendais visite s’insurgeaient régulièrement contre les conditions de détention confortables dont jouissaient   Maurice Papon ou Bernard Tapi tous deux logés dans le quartier VIP et arbitraire 
La violence carcérale, connue de longue date par l’État, et celui-ci a l’obligation en théorie de protéger les détenus en tant que personne vulnérables.  

Mais depuis des années la situation évolue peu : pourquoi ? 
Tout simplement parce que la prison est régie par une loi d’airain qui freine toute évolution : une loi d’airain reposant d’abord sur l’omniprésence de l’omerta qui règne sur l’existence de la violence carcérale 
En effet, comme le dénoncent avocats, détenus, lanceurs d’alertes, directeurs d’établissements, : tous ceux qui seraient tentés de dénoncer des violences en tant que victimes ou témoins ont souvent plus à perdre qu’à gagner.

Pourquoi cette omerta ?
Parce que dans l’univers carcéral, les conditions de vie de travail, ou de survie de chacun dépendent d’un équilibre très précaire  .. Un rien et tout dérape. 
Aussi la cohésion entre surveillants d’une part, et entre détenus d’autre part, est-elle très forte car la survie de chacun, en prison dépend de son appartenance à un groupe, que l’on soit détenu ou surveillants. Dénoncer, c’est trahir et prendre alors le risque d’être en permanence s’exposé à des pressions, des humiliations, des représailles (comme le transfert ou le placement au quartier disciplinaire) (ces cas sont fréquents : cf prison de Liancourt en 2006)
Il est donc rare que les témoins se portent spontanément volontaires pour témoigner dans le cadre d’une enquête. Ces violences sont d’autant plus inquiétantes qu’elles s’accompagnent d’un sentiment d’impunité envers les auteurs de violences

Une impunité résultant d’une conjonction de facteurs 

– Obtenir justice pour une personne détenue victime de violences relève d’un véritable parcours du combattant : il faut pouvoir déposer plainte, étayer les faits par un certificat médical, recueillir des témoignages ou des images de vidéosurveillance. Autant d’éléments faisant souvent font défaut puisque cela suppose de franchir des d’obstacles souvent impossibles à surmonter dans l’univers contraint et fermé de la prison. 
Et une fois la plainte déposée, elle débouche le plus souvent sur des classements sans suite en raison de l’inertie du parquet -S’il n’existe pas de données officielles permettant d’objectiver la part de classements sans suite dans ce type d’affaires, tous les organes de contrôle s’accordent à dénoncer l’inertie de la justice, et en premier lieu celle du parquet. Dans la grande majorité́ des cas portés à la connaissance de l’OIP, les plaintes à l’encontre de faits de violence carcérale sont classées sans suite. 
-Enfin si des sanctions sont néanmoins prononcées elles obéissent souvent au principe du « deux poids deux mesures ». On constate, en effet, que le détenu, même s’il a commis des infractions de moindre gravité écope de peines bien plus lourdes que le surveillant à l’origine des faits de violence.
Examinons à titre d’exemples certaines décisions (affichées)
Tribunal de Nîmes Décembre 2018  Un détenu, qui s’oppose à un placement en cellule avec des détenus avec lesquels il était en conflit, frappe un surveillant d’un coup de pied au visage. Sept mois de prison ferme. 
Tribunal de Laval, janvier 2019 Un détenu de la maison d’arrêt est condamné à sept mois de prison ferme pour avoir menacé́ et insulté deux surveillants qui lui ont confisqué du cannabis. 
Tribunal de Lyon, décembre 2018 Un surveillant de la maison d’arrêt de Lyon-Corbas est reconnu coupable de violences pour avoir poussé́ et frappé au visage un détenu, avoir cogné sa tête contre un mur et s’être « placé à califourchon» sur lui une fois au sol pour le frapper il écope  trois mois de prison avec sursis  .
Tribunal de Metz, janvier 2018. Un surveillant de la maison d’arrêt de Metz-Queuleu déjà condamné en 2015 à Nancy pour violence aggravée est à nouveau condamné pour avoir frappé́ un détenu en avril 2018 six mois de prison avec sursis et une amende. 

Pourquoi une telle carence et une telle clémence de la part des autorités judiciaire et pénitentiaires ?

Ces classements sans suite, cette clémence dans les sanctions s’expliquent par la crainte des magistrats de déstabiliser l’institution pénitentiaire dans son ensemble. Ce que craint par-dessus tout, l’administration pénitentiaire : déclencher un mouvement de grève parmi les surveillants pénitentiaires : une grève, s’inscrivant le plus fréquemment dans un contexte explosif, perturbe gravement le fonctionnement de la prison. Ce bras de fer entre les surveillants et leurs syndicats, d’une part et directeurs de prisons, d’autre part sont fréquents (cf exemples rapport OIP mars 2019)
La CGLPL en 2022 rappelle, en outre, que les traitements inhumains concernent aussi les surveillants. La prison est brutale du fait qu’il s’y trouve beaucoup de monde. « Je parlerai même dit-elle de mauvais traitements sur les surveillants. En 2004 de Toulouse-Seysses, un surveillant était prévu pour cinquante détenus. Actuellement, il y a un surveillant pour 156 détenus. 
Surveillant de prison est un métier ingrat dévalorisé voire aliénant. Pour m’être entretenue parfois avec quelques surveillants je dirais qu’en la matière la meilleure volonté se heurte souvent à la réalité du choc carcéral tant les conditions de travail et de vie sont éprouvantes.
Néanmoins dans un souci d’objectivité il me semble important de pour nuancer le tableau accablant que je viens de dresser des prisons françaises.

3ème partie La France tente progressivement d’évoluer vers un meilleur respect des droits des détenus 

A Une amélioration des conditions matérielles de détention 
Le gouvernement tente de rénover et de moderniser son parc carcéral : 
-Rénovation quelques exemples : prison de la Santé à Paris  prison des Baumettes (photos).
-Politique d’extension du parc carcéral avec la construction de nouveaux d’établissements pénitentiaires se succèdent depuis Plan Chalandon en 1987 (13000 places) jusqu’au projet d’Emmanuel Macron lors de son premier mandat.
– création d’UVF (unité de vie familiale) ou de parloirs familiaux pour faciliter l’effectivité des droits familiaux dans les prisons françaises (cf photos)

B La justice comme rempart à l’arbitraire 
Pour prendre le contre-pied du sentiment d’impunité et d’arbitraire évoqué précédemment je voudrais montrer le juge et législateur ont progressivement facilité la mise en cause de la responsabilité de l’administration pénitentiaire, pour atteinte aux droits fondamentaux des détenus. 
Certes dès 1873 dans un arrêt célèbre Tribunal des Conflits Blanco (TC 8 février 1873 Blanco).
Le juge a reconnu la possibilité de mettre en cause la responsabilité de l’administration. Pourtant il faut dire que pendant plus d’un siècle la responsabilité de l’administration pénitentiaire n’a été que très rarement mise en cause.
En effet pour que l’administration voie sa responsabilité engagée il fallait que celle-ci commette une faute grave. D’autre part, le juge administratif rechignait à examiner et à remettre en cause des décisions des autorités pénitentiaires En les qualifiant de « mesures d’ordre intérieur » (M.O.I ) il estimait qu’elles étaient insusceptibles elles étaient insusceptibles de recours.  
Ce régime de responsabilité administrative à l’avantage de l’administration prévalait également à l’égard de décisions disciplinaires prises au sein de l’école, de l’armée et des hôpitaux 
Mais progressivement partir de l’arrêt Marie en 1995 le juge a reconnu progressivement la possibilité de contester les décisions disciplinaires prises dans les prisons et d’engager ainsi la responsabilité de l’administration.
Il admet que certaines de ses décisions sont susceptibles de recours parce qu’« elles font grief », c’est-à-dire qu’elles entrainent un préjudice pour le requérant.  
Quelques exemples :  
CEDH 12 juin 2007 Frérot c. France : condamnation d’un directeur de prison  pour refus d’acheminer son courrier à un détenu
CE 30 juillet 2003 Garde des sceaux ministre de la justice ctre M Remli le juge a estimé que le placement « à l’isolement d’un détenu contre son gré est susceptible de recours car cette décision porte atteinte à ses droits fondamentaux 
CDHE 9 juillet 2009 Khider c. France , la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a condamné la France pour traitements inhumains et dégradants sur un prisonnier qualifié de DPS (Détenu Particulièrement Surveillé) Khider avait été reconnu complice de la tentative d’évasion de son frère. Ses conditions de détention sont alors devenues intenables : régulièrement envoyé en cellule d’isolement, subissant continuellement des fouilles corporelles intégrales humiliantes, en 7 ans changement 14 fois de prisons La CEDH a condamné la France pour traitements abusifs. 
CEDH 4 février 2016 Reynolds La Cour européenne des droits de l’homme a condamné la France pour le suicide d’un détenu atteint de troubles psychiques et qui n’a pas pu recevoir son traitement parce que pendant 3 jours il avait été mis au quartier disciplinaire 
-2007 CAA Nancy la cour administrative d’appels de Nancy a condamné l’administration pénitentiaire pour le suicide d’un détenu en raison d’une défaillance de l’organisation du service ; en effet les personnels n’ont pas pu accéder à la porte de la cellule car la nuit le surveillant d’étage n’avait pas accès aux trousseaux de clés ouvrant la porte de la cellule et le suicide n’a pas pu être évité
Enfin il serait erroné de penser que les condamnations de la France par la Cour européenne des droits de l’homme ou les décisions de justice restent inefficaces. Pour preuve suite à l’arrêt J.M.B (CEDH 30 janvier 2020) le législateur en 2021 a instauré par la loi du 8 avril  la possibilité pour tout détenu de saisir le juge pour les conditions indignes de détention. Désormais une fois saisi, le juge doit répondre dans les 10 jours et si l’indignité des conditions de détention sont reconnues  l’administration doit trouver dans les 10 jours une solution pour faire cesser cette atteinte à la dignité. 

CONCLUSION

J’espère que vous comprenez un peu mieux pourquoi s’expliquent les condamnations répétées de la France. 
On comprend également le mot de Bernard Tapi à sa sortie de prison, qui déclare :
« Il n’y a pas de système répressif collectif parfait, mais je sais qu’on a choisi le plus mauvais, que la prison ne répond à aucun de ses objectifs affichés, et que dans sa pratique quotidienne, elle est une véritable honte pour le pays des droits de l’homme. »
Tous les rapports émanant du Contrôleur Général des lieux privatifs de liberté, de l’Observatoire international des prisons, de la Commission nationale consultative des droits de l’homme évoquent de nombreuses pistes de réforme pour résoudre le problème de la surpopulation carcérale et  mettre fin aux conditions de détention indignes pour lesquelles la France est régulièrement pointée du doigt par la communauté internationale. 
Cependant toute solution pérenne à cette situation suppose de repenser dans son ensemble l’institution pénitentiaire ms également l’institution judiciaire. Il s’agit également de s’interroger sur la pertinence de l’incarcération, en privilégiant toujours davantage  les peines alternatives à l’emprisonement .
A la lecture des recommandations figurant les rapports successifs des autorités on n’est tenté de penser, qu’à priori leur mise en œuvre semble si simple… vu de l’extérieur…. 
Pourtant, une fois à l’intérieur des murs, on comprend pourquoi les rouages de l’univers carcéral représentent une force d’inertie incroyable à toute réforme d’envergure et on comprend également pourquoi le choc carcéral a souvent raison de la meilleure bonne volonté. 

Bibliographie
CHAPLOTTE Claire : « La personne détenue un usager protéiforme » mémoire Master 2- Institut de droit et Économie -Agen- 2018.
JEGO Alain : « Les conséquences de la surpopulation en détention » AJP – 2018
Observatoire International des Prisons : « Omerta, opacité, impunité : enquêtes commisses par des agents pénitentiaires sur les personnes détenues » -Mai 2019
MUCCHUIELLI Laurent « Violences et insécurité fantasmes et réalités dans le débat français »- La découverte – 2002
TULKENS Françoise « Prison et santé mentale. La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme » Justice et santé mentale Vol 48 Presse université de Montréal -2015
Commission nationale consultative des droits de l’homme « Avis sur l’effectivité des droits fondamentaux en prison »-Mars 2022
CEDH Guide sur la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme « Droits des détenus » 31 Aout 2021-Strasbourg

Brouwer : Le Dr Jekyll et Mr Hyde des mathématiques. Jean-Christophe San Saturnino. 21-04-22.

Brouwer : Le Dr Jekyll et Mr Hyde des mathématiques

Jean-Christophe San Saturnino.

Podcast https://audioblog.arteradio.com/blog/177738/podcast/184878/brouwer-le-dr-jekill-et-mr-hyde-des-mathematiques-jeudi-21-avril-13h15-jean-christophe-san-saturnino-23-04-22

Bonjour à tous, merci. C’est un plaisir d’avoir été introduit par un philosophe, cela renforce les liens millénaires entre philosophie et mathématique.
Brouwer, mathématicien du XXe siècle, le Dr Jekyll et Mr Hyde des mathématiques. Je commencerai par quelques repères biographiques pour vous présenter un peu le « personnage » plein de mystères. Nous verrons par la suite le théorème du point fixe, un de ses travaux les plus exceptionnels en topologie générale et deux applications extrêmement surprenantes, comme vous le verrez. Enfin nous parlerons de sa théorie intuitionniste avec le refus du tiers-exclu avec les conséquences que cela peut avoir philosophiquement et mathématiquement parlant.
Brouwer naît aux Pays-Bas dans la banlieue de Rotterdam en 1881. Il se lance dans des études mathématiques à l’université d’Amsterdam. Vous remarquerez qu’il avait seulement 16 ans quand il est rentré à l’université (il était évidement précoce mathématiquement parlant comme beaucoup de matheux). En 1905, il publie « vie, art et mysticisme » un opuscule extrêmement provocateur dans lequel il va parler de son désamour pour le progrès scientifique et prône le retour à la nature. Cela est extrêmement surprenant pour un scientifique car il explique que le progrès ne sert à rien, il met en avant son caractère bien particulier, bien trempé. Il écrit ce texte très jeune et avant sa thèse. 
En 1907, il devient docteur en mathématiques. Dans sa thèse de doctorat, il se permet de donner ses points de vues philosophiques sur la mathématique s’opposant clairement aux mathématiques classiques et notamment au platonisme dont on parlera plus tard. 
En 1909, il part à Paris et rencontre Hadamard, Poincaré et Borel. Pourquoi parler de cette rencontre ? Elle est en fait extrêmement importante: déjà pour mettre en avant l’école française de géomètres très influente au début du XXe siècle. De plus cette école française est aussi appelée l’école des pré intuitionnistes ou constructivistes qui vont grandement l’inspirer pour ses travaux futurs. Remarquons aussi que Poincaré est un grand spécialiste de la topologie combinatoire que l’on appelait « annalysis situs » et qui va inspirer les futurs travaux de Brouwer.    En 1911, il publie le théorème du point fixe, le théorème qui nous intéresse. Très rapidement après sa thèse, il développe toute une théorie topologique générale avec laquelle il va notamment démontrer le théorème du point fixe, l’invariance de la dimension, le théorème de la boule chevelue (je vous en parlerai plus tard).
En 1912, il est nommé professeur à l’université d’Amsterdam. Son premier cours inaugural n’a rien à voir avec ses travaux de topologie, il s’engage de suite dans l’intuitionnisme et contre le formalisme qu’il va immédiatement critiquer. Il ne fera en fait jamais cours de topologie dans sa vie. 
En 1928, il est exclu du conseil éditorial des Mathematische Annalen par Hilbert. Les mathématiques avancent sous forme de publication, il faut publier pour être reconnu, Brouwer était dans un comité éditorial, ce comité était dirigé par Hilbert, Hilbert était un formaliste, Brouwer était un intuitionniste, Einstein disait que c’était la bataille des rats et des grenouilles, cela a finit par le fait que Hilbert exclu Brouwer de ce conseil. Il va créer sa propre revue Compositio Mathematica, très réputée parmi les mathématiciens. Malheureusement, il sera exclu de sa propre revue car le personnage étant particulier, il aura une indulgente neutralité envers l’occupant nazi durant la guerre et n’aura aucun souci lorsqu’un de ses élèves juifs sera déporté.         Il décède le 2 décembre 1966 à Blaricum, c’était son fief, le château duquel il ne sortait jamais. Il n’était pas intéressé par le reste de la société. Remarquez cette photo de lui faisant cours, il avait pour habitude de faire cours debout, dans un silence de cathédrale et il ne fallait surtout pas l’interrompre. Il aimait réfléchir seul, dans sa chambre allongé sur son lit ou assis parterre en tailleur. Il vivait dans le monde des idées, fait qui est très important pour comprendre sa philosophie intuitionniste.

Pour parler du théorème du point fixe commençons par un théorème que tous les lycées connaissent bien surtout les élève de terminale, le théorème des valeurs intermédiaires. On dispose d’une fonction continue sur un segment, elle part d’une valeur négative, arrive vers une valeur positive, elle va donc passer plusieurs fois par l’axe des abscisses, c’est-à-dire qu’il va y avoir plusieurs zéros, il va exister au moins un réel dans le segment qui va annuler la fonction. À partir de ce théorème on peut en déduire le théorème du point fixe sur un segment. Prenons une fonction f définie sur un segment [a,b] et à valeur dans un segment, continue, considérons la fonction f(x)-x pour x dans le segment. Elle est toujours continue sur le segment. On remarque que f(a) est positif, f(b) est négatif, d’après le théorème des valeurs intermédiaires, il existe une valeur dans le segment qui annule la fonction définie par f(x)-x et donc l’image par f de cette valeur est égale à elle même, c’est un point fixe de la fonction f.
Avec un schéma, la courbe représentative de f se trouve dans un carré: que veut dire le fait que f ait un point fixe ? Cela veut dire que la courbe rencontre au moins une fois la diagonale du carré. L’utilité de ce théorème pour nos élèves de terminale est pour les suites définies par récurrence à partir de la fonction f. Si la suite converge, elle le fera vers un point fixe. 
Essayons de généraliser le théorème du point fixe qui dit, en dimension 1, qu’une fonction continue sur un segment à valeur dans ce segment admet au moins un point fixe, c’est-à-dire un point qui est sa propre image, il est invariant par f. En dimension 2, l’équivalent du segment est un disque fermé et en dimension 3 ce sera une boule fermée. En toute généralités, le théorème du point fixe s’énonce comme suit: soit f une fonction continue d’une boule fermée d’un espace euclidien (notre espace géométrique habituel, un espace vectoriel réel de dimension finie muni d’un produit scalaire) dans elle-même admet un point fixe. Pourquoi avoir mis une image de café ? Parce que Brouwer a dit que c’est un matin en remuant son café qu’il a eu l’idée de son théorème, il s’est rendu compte q’un point ne bougeait jamais. en fait votre tasse de café peut être assimilée à une boule fermée d’un espace euclidien et donc tous les matins quand vous remuez votre café vous appliquez le théorème du point fixe et un point ne bouge pas ! C’est formidable ! Première application surprenante mais il y en a bien d’autres ! 
Le théorème de la boule chevelue s’énonce ainsi: tout champs de vecteurs continu sur une sphère de dimension paire s’annule une fois au moins. Ce qui est beau avec les mathématiques c’est que cela paraît toujours mystérieux mais cela ne l’est pas vraiment. Un champs de vecteurs continu revient à se donner en chaque point de l’espace une petite flèche, un vecteur en fait. Contrairement à ce que l’on s’imagine parfois au lycée, les vecteurs ne sont pas répartis n’importe où dans le plan, ils partent tous d’un même point fixé, mais ici c’est le cas puisque l’on considère un champs de vecteurs. Par exemple sur une boule je mets des cheveux, attention on prend bien une boule car sa surface est une sphère de dimension 2, sur un cercle ce n’est pas possible car de dimension 1. Dire que le champs de vecteur s’annule au moins une fois veut dire que je ne peux pas peigner la boule, il y a toujours un épi ! Ce théorème veut dire que le matin vous ne pourrez pas vous peigner parfaitement, vous aurez toujours un épi ! C’est surprenant, on ne s’attend pas à ce que les mathématiques puissent influer sur notre coiffure ! N’essayez pas de supprimer votre épi, c’est impossible !
Il y a bien sûr d’autres applications plus utiles du théorème de la boule chevelue notamment en météorologie. On a tous vu à la météo les vents représentés par des flèches, ce sont des champs de vecteurs continus sur la surface de la terre qui est assimilable à une sphère de dimension 2 et donc le théorème nous dit qu’il existe sur la surface de la terre un point sans vent ! C’est quelque chose que l’on a l’habitude de voir avec les cyclones et en particulier avec l’œil du cyclone qui est un point sans vents.
Le théorème du point fixe a une autre application totalement surprenante en théorie des jeux et dans les équilibres de Nash. Un jeu est constitué de deux joueurs, chaque joueur choisit une stratégie, les stratégies sont en nombre fini et permettent chacune d’obtenir un gain. Un équilibre de Nash est une combinaison de stratégies où chaque joueur maximise son gain en fonction du choix des autres et ne change plus de stratégie. Attention, un équilibre de Nash n’est pas forcément un équilibre optimal, je ne cherche pas à gagner le maximum mais plutôt à jouer le mieux possible face aux adversaires. Le théorème de Nash dit que tout jeu fini en stratégie mixte admet un équilibre de Nash. Qu’est-ce qu’une stratégie mixte ? Par exemple, j’ai l’habitude de souvent jouer à shifumi avec mes élèves de terminale, c’est un jeu sans équilibre de Nash, c’est en fait un jeu un peu idiot mais on peut le rendre plus intéressant en rajoutant des probabilités, on tire au hasard avec probabilité d’un tiers ce que l’on va jouer, cela devient un jeu de stratégie mixte et il admet alors un équilibre de Nash. Un équilibre de Nash n’est en fait qu’un point fixe pour une fonction continue.
Avant d’appliquer ceci à la crise des missiles de Cuba, je vais vous expliquer un jeu auquel je joue régulièrement avec mon vélo: c’est le jeu du poulet (ou de la poule mouillée). Si vous m’avez déjà vu arriver avec mon vélo j’ai tendance à aller toujours tout droit, ne jamais dévier. Je fais cela car je connais mon théorème du point fixe, je sais que l’autre en face va se pousser… Le jeu de la poule mouillée est le suivant: vous prenez deux personnes dans deux voitures différentes, l’une face à l’autre, elles se foncent dessus, le premier qui dévie sa trajectoire est un lâche. Il y a plusieurs options: soit les deux se rentrent dedans, il y a une grande perte des deux côtés ou alors les deux dévient mais ils se transforment en lâches tous les deux ou bien un dévie et l’autre gagne. C’est ce que je pratique avec mon vélo, j’ai tendance à ne pas dévier, c’est souvent l’autre en face qui se dévie, sauf quand j’ai une voiture de face, en général c’est moi le lâche…
La crise des missiles de Cuba peut être modélisée exactement de la même manière. Jouons avec l’URSS et les USA. Le contexte est le suivant, l’URSS a mis des missiles à Cuba et menace les USA de très près. Ceci n’a pas plût aux USA et il doivent riposter. Il y a plusieurs possibilités:
– Première possibilité: les USA mettent en place un blocus (option défensive), la réponse idéale pour l’URSS est le maintient (option offensive).
– Deuxième possibilité les USA choisissent la frappe (option offensive), la réponse idéale pour l’URSS est de rappeler les missile (option défensive).
De même, si l’URSS décide de maintenir les missiles (option offensive), la réponse idéale pour les USA est le blocus (option défensive) et si l’URSS décide de retirer les missiles (option défensive) la réponse idéale pour les USA est de frapper (réponse offensive). 
Par réponse idéale on entend la moins coûteuse, celle générant le moins de pertes. L’équilibre de Nash, le point fixe pour ma fonction, est la stratégie attaque/défense, l’un doit attaquer et l’autre subir, ainsi de suite… L’équilibre est ainsi créé et encore maintenant avec la guerre en Ukraine, la stratégie attaque/défense est celle qui créée un équilibre pour les deux parties.
Il se trouve que plusieurs équilibres de Nash sont possibles mais pas toujours optima, les équilibres sont parfois surprenants, on peut modéliser la guerre froide en terme de théorie des jeux. Les différentes possibilités sont: l’attaque, l’armement nucléaire ou l’immobilisme. Un des équilibres de Nash est que les deux pays s’arment sans jamais s’attaquer (c’est ce qui historiquement s’est passé) mais un équilibre de Nash plus surprenant est que les deux pays s’auto-détruisent.
Tout ce que l’on vient de raconter est la face claire de Brouwer, topologie générale, théorème du point fixe, étude des formes, etc… Brouwer va repartir dans ses travers intuitionniste et développer une philosophie qui est à l’opposé totalement des mathématiques classiques et qui va remettre en cause tout ce qui a été créé pendant des millénaires.

Le XIXe siècle marque, en mathématique, la découverte des nouvelles géométries ne vérifiant pas l’axiome des parallèles. La seule géométrie n’est pas celle du « plat », celle que l’on rencontre tous les jours (la géométrie euclidienne) mais il y a aussi ce que j’appelle les géométries de la cuillère: quand on regarde une cuillère, elle a un côté bombé (c’est un modèle de géométrie sphérique) et un autre creusé (c’est un modèle de géométrie hyperbolique). On se rend bien compte que nos visages ne sont pas reflétés à plat, ils sont déformés, remarquons aussi que dans ces cas-là, la somme des angles d’un triangle ne vaut pas 180 degrés mais peut être supérieure ou inférieure. Les mathématiciens se rendent rapidement compte qu’il faut fonder les mathématiques sur des bases solides, notamment de construire l’ensemble des nombres réels correctement. Cantor introduit la théorie des ensembles qui vont servir à Hilbert à fonder les mathématiques. Malheureusement, de nombreux paradoxes vont apparaître comme par exemple le paradoxe du barbier. 
Vont alors se développer plusieurs philosophies, une des principales est le logicisime avec Frege et Russell. Pour eux, les mathématiques sont uniquement fondées sur des implications logiques, tout est une grande tautologie, on enchaîne les symbole jusqu’à arriver à des théorèmes. C’est comme une machine à faire des saucisses, on fait tourner et les saucisses (ou théorèmes) sortent prêtes.
Une autre philosophie est le formalisme représenté par Hilbert. Il propose de poser les mathématiques de manière axiomatique, on ne s’intéresse pas à la nature des objets ce qui est important ce sont les axiomes qu’ils vérifient. On peut appeler une droite ou un cercle comme l’on veut, par exemple stylo ou choppe de bière (Hilbert lui-même parle de ce choix de nom !).
Il y a bien sûr d’autres philosophies mathématiques comme le structuralisme développé par Bourbaki, mais nous n’en parlerons pas dans cet exposé.
La philosophie dominante jusqu’au XIXe siècle est le platonisme, qui suppose la pré existence des objets mathématiques dans les « cieux ». Pour Brouwer, les mathématiques ne sont pas du tout cela, c’est un acte de la pensée, c’est une réflexion intérieure, individuelle. Cet acte de pensée est forcement pollué par le langage, la logique, etc… L’intuition fondamentale de passé et de futur est celle qui va être à la base de la construction des nombres naturels, etc… On ne peut pas attraper l’infini mathématique par quelques axiomes en nombre fini ou quelques relations logiques. Ainsi, tout objet mathématique doit être construit dans la pensée pour exister, c’est ce qui va être fondamental dans la philosophie de Brouwer. Cela pose un problème car les nombres réels sont des limites de suites de rationnels… Pour Brouwer un nombre infini dont on ne connaît pas toutes les décimales n’existe pas. L’ensemble des réels qui est, dans les mathématiques classiques, un ensemble complet va comporter pour Brouwer des trous. Le théorème du point fixe va être faux alors qu’il l’a lui-même démontré. Toutes les fonctions vont être continues… tout cela va poser beaucoup de problèmes.
Tout ceci étaient des conséquences philosophiques, voyons quelques conséquences mathématiques.
Comme je viens de le dire, tout les objets doivent être construits. Or au début du XXe siècle la mode était à la construction d’objets de manière existentielle, c’est-à-dire que je démontre l’existence d’un objet sans le construire réellement, avec par exemple une démonstration par l’absurde. Ceci est impossible pour Brouwer. Les démonstration par l’absurde ne sont donc pas autorisées. Il faut donc abandonner le principe du tiers-exclu car les démonstrations par l’absurde reposent sur ce principe.
Expliquons le principe du tiers-exclu: « to be or not to be », il y a deux possibilités: « être » ou « ne pas être ». Appelons A l’assertion « être » et non A l’assertion « ne pas être », sa négation. Notons V la conjonction « ou », alors je peux résumer la fameuse phrase de Shakespeare par A V non A. Ceci a tout de même de l’importance car les Néerlandais ont fait un timbre à l’effigie de Brouwer avec  A V non A. Le principe du tiers exclu stipule que A V non A est toujours vraie, soit une assertion est vraie, soit son contraire est vraie. 
Pour mettre en place les mathématiques intuitionnistes, il a malheureusement fallut faire appel à la logique, chose que Brouwer n’acceptera jamais vraiment puisque pour lui les mathématiques restent dans l’esprit et ne peuvent pas être fixées par la logique. Un de ses élèves, Heyting, va développer la logique intuitionniste en abandonnant un des principes de Brouwer, celui de ne pas utiliser la logique… La logique intuitionniste ne se pose pas la question de savoir si un énoncé est vrai ou faux mais plutôt s’il est démontrable ou pas. Tant qu’un énoncé n’est pas démontré, on ne sait pas s’il est vrai ou faux et donc on ne peut pas l’utiliser. Il faut également fournir une construction de tout objet. 
Hilbert était terrorisé par l’intuitionnisme et proposa de montrer que sa philosophie formaliste était le meilleur des possibles et proposa un programme pour démontrer, qu’à partir d’un nombre fini d’axiomes, qu’une théorie est cohérente (on ne peut pas montrer quelque chose et son contraire)  et complète (c’est à dire que tout peut être démontré). Malheureusement Gödel mit fin à son programme en démontrant qu’il existe des propositions qui sont vraies mais indémontrables et pire, qu’au sein d’une théorie contenant l’arithmétique, on ne peut pas démontrer qu’elle est cohérente. En mathématique, on ne sait pas si un jour on ne tombera pas sur une contradiction, mais ce n’est pas grave, on rajoutera un axiome qui réglera notre problème, cela fait des millénaires que l’on pratique les mathématiques sans trop de contradictions…
Les mathématiques intuitionnistes sont trop contraignantes, il faut abandonner trop d’objets confortables. Par exemple, le théorème des valeurs intermédiaires vu au début nous dit que toute courbe représentative d’une fonction continue correctement choisie traverse l’axe des abscisses mais pour les intuitionnistes, la question qui se pose est: où traverse-t-on ? Un nombre réel étant une limite de nombres rationnels, je ne peux pas construire ce nombre réel, en un nombre fini d’étapes je ne pourrai pas connaître sa valeur, le théorème des valeurs intermédiaires est donc faux en théorie intuitionniste.
Malgré tout certains objets mathématiques du lycée ont une logique sous jacente intuitionnistes comme les intervalles ouverts de IR avec réunions et intersections. On travaille en  fait régulièrement avec ces objets qui sont intuitionnistes, ce sont des objets pour lesquels le principe du tiers exclu n’est pas vérifié
Les mathématiques aujourd’hui peuvent se fonder sur la théorie des catégories et des topos et la logique sous-jacente de la théorie des topos est intuitionniste. Cette logique est comme nôtre logique classique habituelle mais il suffit d’assouplir les règles (comme on a vu dans l’exposé mathématique précédent) et de juste renoncer au principe du tiers-exclu. On obtient une logique différente mais qui fonctionne et qui permet de fonder toutes les mathématiques. 
La logique intuitionniste a été utile car elle a donné naissance au lambda-calcul qui est important dans des problèmes de calculabilité en informatique et dans des démonstrations assistées par ordinateur comme pour le théorème des quatre couleurs (qui dit qu’il suffit d’utiliser quatre couleurs pour colorier un planisphère).

L’objet du grenier n°2 – L’Omphale de plâtre. Marie Perny. 19-04-22.

L’objet du grenier n°2 – L’Omphale de plâtre
Marie Perny

Podcas thttps://audioblog.arteradio.com/blog/177738/podcast/182964/l-objet-du-grenier-2-l-omphale-de-platre-marie-perny

Cette deuxième conférence que j’ai le plaisir de vous donner nous entraine de nouveau dans le grenier pédagogique de notre établissement, pour en dénicher les secrets et les curiosités qui le rendent à la fois singulier et représentatif de l’histoire de l’éducation, et plus précisément celle des filles.
S’il n’y avait pas eu la première conférence sur l’équilibriste et les objets scientifiques de la fin du XIXe siècle, j’aurais été obligée de vous rappeler que notre lycée ouvre en 1884, que c’est alors le premier lycée public pour filles de Toulouse et qu’il suit l’application de la loi de 1880 qui crée les tout premiers lycées publics pour filles en France. J’aurais également du expliquer que l’enseignement secondaire n’était pas la continuité de l’enseignement primaire et que l’un et l’autre formaient deux mondes séparés : le primaire était l’école des classes populaires et des masses et concernait des élèves jusqu’à l’âge de 16 ans tandis que le secondaire était l’école de la bourgeoisie, que seuls 5% d’une classe d’âge allait au lycée au XIXe siècle et jusque dans les années 1930.
Peut-être vous est-il arrivé de faire cette expérience alors que vous gravissiez ou descendiez l’escalier d’honneur de l’hôtel Dubarry : éprouver la sensation d’y être observé silencieusement. Pas étonnant, vu le nombre de fantômes qui ont du y élire résidence au fil des siècles. Mais en regardant autour de soi, on peut remarquer sur un piano d’ornement, silencieux depuis longtemps, un buste au regard oblique (figure 1).
Examinons tout d’abord l’objet qui a, il faut le dire, assez belle allure. A première vue il s’agirait d’un buste, que l’on pourrait penser en marbre. La pose est altière, le profil grec, l’ensemble est assez noble. Si l’on s’approche davantage, deux détails intriguent : la trace d’un mufle de lion et de deux crocs sur la tête du personnage. Aurions-nous affaire à une représentation d’Hercule ? Mais une inscription sur le socle nous indique trois éléments : 1349 – Omphale – Musée de Berlin (figure 2).


Trois indications qui sont autant d’énigmes : à quoi correspond ce numéro ? Sans doute à un numéro d’inventaire, mais de quoi ? Musée de Berlin : c’est le signe que nous sommes face à une copie d’un original, situé dans un musée de Berlin – soit, mais lequel ? Omphale ? Omphale était une reine de Lydie chez qui Héraclès – ou Hercule – a du passer quelques temps à la demande d’Apollon pour expier un crime. Subjugué par elle, il est son esclave et se soumet à tous ses désirs, jusqu’à lui donner la peau du lion de Némée et sa massue, emblème de sa force. L’auteur latin Lucien de Samostate écrit : « Tandis qu’Omphale, couverte de la peau du lion de Némée, tenait la massue, Héraclès, habillé en femme, vêtu d’une robe de pourpre, travaillait à des ouvrages de laine, et souffrait qu’Omphale lui donnât quelquefois de petits soufflets avec sa pantoufle ».
C’est donc une histoire d’inversion des genres et des relations entre homme et femme, de subversion des normes établies entre les genres, qui a pu faire frémir dans la tragédie grecque de Sophocle Les Trachéniennes ou faire rire les Romains du premier siècle à la lecture d’Ovide. Pensez donc, le grand héros Hercule, filant la laine…
L’irruption de cette Hercule au féminin dans notre lycée m’a ravie. En effet, l’ouverture des lycées publiques pour filles à partir de 1880  a entraîné toute une série de réactions manifestant les craintes de voir la place traditionnelle des femmes bouleversée et avec elle, la société toute entière.
Ainsi, un journal conservateur toulousain écrivait en janvier 1884 qu’il « est à craindre (…) qu’il ne sorte de ces lycées, sans parler d’une catégorie nouvelle d’insupportables pédantes (…), tout un clan de libres penseuses et aussi (…) de libres non-penseuses » alors qu’un journal satyrique parisien dessinait en août 1884 le produit à venir de ces lycées sous la forme d’une femme au comportement masculin délaissant sa machine à coudre (figure 3)





J’y ai vu comme un clin d’oeil de l’histoire : cette Omphale, présente dans les registres du mobilier du lycée depuis 1884, rappelait qu’elle avait su dompter le grand Hercule, de même que les lycées de filles ont su s’imposer définitivement dans le système éducatif secondaire français.
Mais l’objet conservait sa part de mystère. Et d’abord, de quel objet parle-t-on ? D’une copie d’un original inconnu. Et cette copie est en plâtre. Et ce n’est pas un buste, mais un masque. Notre Omphale sonnait donc creux et pourtant elle restait à démasquer.
Afin d’élucider son mystère, rassemblons tous les indices à notre disposition.
Notre Omphale fait partie de toute une collection de modèles en plâtre : d’autres qui lui ressemblent sont tapis ici et là dans le lycée, essentiellement en Dubarry à l’exception d’un qui est au CDI.
Nous disposons aussi du contenu des registres d’inventaires du mobilier utilitaire et pédagogique du lycée à son ouverture et pendant les deux premières décennies de son développement.
Enfin, nous conservons trois beaux registres contenant des travaux d’élèves : une centaine de dessins datant de 1909 (rassemblés pour les 25 ans du lycée) et deux autres de 1924, pour l’anniversaire des quarante ans de l’établissement.
A partir de ces éléments, menons l’enquête à la découverte de l’enseignement du dessin dans un lycée de la fin du XIXe et au début du XXe siècle, car il s’agit bien d’un objet pédagogique que cette Omphale de plâtre.

1. La collection des modèles de plâtre du lycée :
Notre modèle fait partie d’une collection dont quelques rares spécimens sont encore conservés au lycée : neufs moulages de plâtre, de tailles variables, sur des époques et des sujets différents, qui décorent les salles de l’hôtel Dubarry et le comptoir de prêt du CDI (figure 4).

La consultation de l’inventaire du mobilier pédagogique des vingt premières années du lycée permet d’établir que la collection complète comptait 126 modèles en plâtre. Parmi ceux-là, deux seulement font partie de ceux qui ont été conservés. Les sept autres ont du être acquis après 1900, ce qui laisse supposer qu’il y avait plus de 130 modèles en tout au moment où la collection était à son plein épanouissement.
Par ailleurs, notre lycée s’est installé dans les locaux d’une ancienne pension privée, rachetée par la municipalité de Toulouse en 1882 : les locaux et le mobilier sont achetés ensemble. Parmi ce mobilier, il est mentionné 60 modèles de plâtre pour le dessin, sans que l’on sache lesquels. Notre collection est donc assez hétéroclite.
Aucun des plâtres dont nous disposons ne possède d’estampille de l’atelier qui l’a réalisé. Les inventaires ne mentionnent pas le nom du fournisseur.
Le numéro indiqué sur le socle de notre Omphale renvoie au catalogue de l’atelier des moulages de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, fournisseur officiel de tous les établissements scolaires de France. Cet atelier avait le droit de reproduire quelques pièces de musées européens (notamment anglais, allemands et italiens) : notre objet en est la manifestation.
Il y a eu à la fin du XIXe siècle une dotation nationale et centralisée de modèles de plâtre, pour uniformiser les pratiques du dessin dans les établissements scolaires, nous y reviendrons.

2. L’enseignement du dessin : une discipline du tronc commun des lycéennes.
Le dessin est rendu obligatoire dans l’enseignement primaire et secondaire au moment où se constitue l’école républicaine au tournant des années 1880 sous la IIIe République.
Le dessin a néanmoins été l’objet de nombreux débats dans l’enseignement depuis la fin du XVIIIe siècle et ses objectifs ont été précisés pendant le Second Empire, en lien direct avec l’industrialisation : ainsi le ministre Victor Duruy a pu écrire en 1865 que « le dessin était l’écriture de l’industrie ».
D’un point de vue pédagogique, les instructions officielles insistent sur l’exercice d’observation et de précision de l’oeil et de la main que le dessin représente, ainsi que le goût du travail précis et bien fait qu’il encourage. Comme dans beaucoup d’autres domaines touchant l’école, c’est une prise en compte complète de tous les aspects de l’enseignement du dessin qui est réalisée par la IIIe République : les méthodes d’enseignements, les cursus par types de classes et d’établissement, le mobilier, l’aménagement des classes, les supports pédagogiques, mais aussi la formation des enseignants et la mise en place d’un corps d’inspecteurs. L’enseignement du dessin devient donc une « affaire d’Etat » (cf article de R. d’Enfert).
Le dessin est obligatoire au lycée, tant pour les garçons que pour les filles. Pour ces dernières, il est dans le tronc commun pendant les trois premières années du cursus (qui en compte 5) et devient facultatif pour les deux dernières années d’études. Il est évalué à l’examen du certificat d’études secondaires, qui est passé à la fin de la 3e année, parmi 12 matières.
La IIIe république harmonise la formation et le recrutement des professeurs de dessin, qui sont reconnus par un certificat d’aptitude à l’enseignement, contrôlé par le Ministère. Ils sont rémunérés par l’Etat et non sur les moyens des établissements comme c’était le cas auparavant.
Au lycée de filles de Toulouse, il n’y a pas de professeur permanent entre 1884 et 1893, mais un ou deux professeurs extérieurs à l’établissement, dont M. Maurette, professeur aux Beaux-Arts de Toulouse.
A partir de 1893, une professeure titulaire est nommée : c’est une débutante, elle s’appelle Mademoiselle J. Lapasset, et va faire toute sa carrière dans ce lycée jusqu’à sa retraite en 1934. M. Maurette continue à donner quelques heures jusqu’en 1898 et une deuxième professeure de dessin, Mlle M. Sauvagnat, est nommée en 1906 (elle reste elle aussi jusqu’à sa retraite en 1938). L’enseignement du dessin est donc assuré pendant 40 ans par un personnel très stable, deux professeurs, pour un effectif allant de 500 à 1000 élèves sur la période.
De même qu’il existait des salles d’enseignement des sciences et d’enseignement de la musique, l’enseignement du dessin dispose d’une salle de classe spécifique.
Des consignes officielles précises sont données pour les aménager. Au lycée de Toulouse, la question des bâtiments a été pendant longtemps problématique : il s’est développé dans des locaux pré-existants et a été l’objet de constants remaniements, effectués toujours dans l’urgence de répondre au nombre sans cesse croissant des élèves face à l’exiguïté des lieux. Plusieurs grands projets d’envergure ont été conçus pour bâtir un lycée neuf et spacieux, mais les deux guerres mondiales y ont mis à chaque fois un coup d’arrêt, avant les travaux décisifs des années 1950 et 1960.
Sur les plans, difficile de trouver la salle de dessin qui n’est jamais indiquée en tant que tel.
Un registre du mobilier des dix premières années du lycée fait l’inventaire de la salle de dessin : 80 grands tabourets et 80 petits (adaptés aux élèves), seulement 5 tables de dessins, plusieurs planches murales anatomiques et représentant des dessins. Le lycée a également récupéré des chevalets et 6 portes-modèles de la pension privée qui occupait avant les locaux.
Si nous ne disposons pas de photographies de la salle de dessin à une quelconque époque, du moins pas à ma connaissance, nous en avons des… dessins réalisés par les élèves, issus des registres de 1924 (figure 5).

La salle était vraisemblablement à l’étage donnant sur la rue (Gramat ou Gatien-Arnoult ?), des rideaux aux fenêtres permettaient de choisir et de canaliser la source de lumière qui allait sur le modèle de plâtre installé en hauteur sur une tablette murale. Les élèves devaient être disposées tout autour pour le dessiner sous un angle précis.

Cet aperçu est conforme avec les photographies d’autres établissements scolaires qui existent (figure 6).
Par ailleurs ce dessin permet d’appréhender deux méthodes d’enseignement.Il représente un modèle de plâtre et un modèle « vivant » (un bouquet de fleurs fraîchement coupées), le tout dans une scène d’intérieur représentée en couleur. On voit ici autour d’un même objet la méthode dite géométrique et celle dite intuitive, deux méthodes dont il va être question.

3. La pédagogie du dessin : dessin géométrique et d’imitation face à la méthode intuitive

L’apprentissage du dessin comme celui d’une langue et d’une science :

Dès le Second Empire et particulièrement dans la mise en œuvre de l’école républicaine, il a fallu construire le dessin en tant que discipline d’enseignement pleine et entière, sérieuse et légitime, avec ses règles, sa langue et une progression encadrée.
Dans l’ouvrage fondamental autant que passionnant qu’est le Dictionnaire de Pédagogie dirigé par Ferdinand Buisson entre 1879 et 1887, l’article « Dessin » comporte 60 colonnes de textes (contre 35 pour l’article « Lecture »), signe du soin porté à la question. L’un des deux auteurs de l’article, Eugène Guillaume, directeur des Beaux-Arts de Paris et inspecteur général de dessin à la tête des 17 inspecteurs nommés en 1879, combat avec force l’idée selon laquelle le dessin ne relèverait que du sentiment et défend une pratique scientifique et exacte, qui exclurait les approximations.
Un cadre institutionnel uniformisé est alors déroulé par les programmes scolaires, avec le détail des méthodes et des modèles à copier. Une collection officielle est attribuée à chaque établissement scolaire, avec essentiellement des modèles en relief venant des ateliers de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. Ces dotations de tous les établissements représentent un investissement important de l’Etat. Les lycées sont ceux qui reçoivent les collections les plus fournies.
Les modèles sont répartis par niveau et associés à une progression allant des formes les plus simples aux plus complexes : sont abordés successivement les formes géométriques, les frises et rosaces, les éléments du corps humains, puis les figures les plus complexes animales et humaines, jusqu’aux figures entières (figure 7).

Notre Omphale figure au programme de la 3e année du lycée du cursus des filles. Il faut noter que la collection du lycée dispose de quasiment tous les modèles préconisés : sa collection est donc très représentative des pratiques et des instructions officielles.
A partir de ces modèles, il s’agit d’apprendre et d’expérimenter la géométrie plane puis la perspective. Par la suite, les élèves apprennent progressivement à ajouter les ombres et les lumières pour travailler les effets de relief : c’est ce qui s’appelle dessiner d’après la bosse.

Quelles finalités à l’enseignement du dessin ?

Au même titre que les autres disciplines dans un lycée de filles, mais plus généralement dans un lycée à une époque où seule la bourgeoisie y avait accès, l’enseignement du dessin a une double finalité.
Une finalité utilitaire : développer des compétences techniques qui pourront servir à l’exercice éventuel d’un métier. Le dessin technique peut servir de base à des commandes industrielles, comme en atteste la réalisation de frises et d’objets ornés (motifs de tapisseries, de décoration d’objets). Ce sont des arts décoratifs et appliqués (figure 8).

Une finalité d’agrément et de construction du bon goût : le dessin permet d’avoir un jugement esthétique sûr et d’avoir reçu les mêmes leçons que les garçons du même milieu social. Les modèles sont pour une majorité issus de la période antique, et notamment grecque, posée comme pilier du bon goût et référence indépassable des Beaux-Arts. Il est à souligner que jusqu’en 1911, les femmes ne pouvaient pas fréquenter les ateliers des Beaux-Arts pour y apprendre à dessiner. L’apprentissage du dessin à l’école et notamment dans les lycées à partir de modèles souvent similaires à ceux des Beaux-Arts a ainsi permis de développer institutionnellement cette pratique et tout ce qu’elle suppose auprès d’un plus vaste public.

La collection des moulages : un musée scolaire ?

On pourrait penser que le Louvre s’est dupliqué dans les établissements scolaires par l’envoi de ces collections élémentaires, augmentées selon les volontés locales. Pourtant, ces plâtres n’avaient pas d’autres vocations que de servir à exercer l’oeil et la précision du geste des apprentis dessinateurs. Ils n’ont pas servi à des supports de cours d’Histoire ou d’Histoire des Arts, du moins pas avant le tournant de 1909.
C’est là la grande différence avec les musées universitaires qui se constituent à la même époque avec les mêmes moulages. Les universités possèdent de vastes collections de moulages intégrés aux locaux des universités complètement rénovées des années 1880. Ces collections servaient de supports à l’étude de l’archéologie à la fin du XIXe siècle, au moment où l’archéologie se structurait en discipline scientifique, notamment dans les facultés de Bordeaux, Lyon et Montpellier.
A Toulouse, un musée universitaire assez riche se déploie dans les bâtiments de la faculté des Lettres, rue Lautman, puis rue du Taur, dans au moins trois pièces (figure 9).

Sur une photo de 1910, on voit le bas-relief issu du temple d’Athéna Victorieuse, sur l’acropole d’Athènes, que notre lycée possède aussi et qui est toujours dans la salle des conseils en Dubarry. Ce moulage servait d’objet d’études historiques et archéologique à la faculté et de support de dessin dans un lycée.
Pendant la Première Guerre mondiale, les activités pédagogiques du lycée doivent laisser les locaux à un hôpital militaire. Les élèves sont réparties dans les locaux de la faculté de Lettres voisine : peut-être ont-elles découvert le musée des moulages universitaires et ont-elles enrichi leurs supports de dessins.

Contre la « dictature des plâtres », la réforme de 1909 et la méthode intuitive.

A partir de 1909, les programmes remettent drastiquement en cause les méthodes jusque là imposées. Ce n’est que l’affirmation d’un des courants qui animent le débat sur la question de l’enseignement du dessin depuis le début du XXe siècle, alors qu’une nouvelle génération d’enseignants arrive dans les établissements et où le monde immuable du lycée connaît des aspirations générales à une réforme en profondeur dans l’organisation des enseignements.
Lors d’un congrès de professeurs de dessin en 1900, un orateur tonne contre « la dictature des plâtres » et déplore la sécheresse de l’enseignement dispensé, qui écoeure les enfants au lieu d’en élever les aptitudes. Une sorte de querelles des Anciens et des Modernes autour des plâtres.
Les instructions demandent alors davantage de spontanéité dans l’apprentissage du dessin en utilisant des modèles issus du quotidien ou encore de l’imagination. On voit ici qu’au-delà du dessin, ce sont certainement des conceptions très différentes de la pédagogie qui s’entrechoquent dans ces successions d’instructions officielles.
Le registre des dessins de 1924 du lycée de filles de Toulouse montre qu’une synthèse entre les deux méthodes s’effectue.
Il contient toujours des dessins géométriques, selon la méthode progressive et adaptées à chaque classe, réalisés au fusain et d’après modèles de plâtre (figure 10).

Mais on y trouve aussi beaucoup de fleurs d’après modèle vivant, comme sur des planches naturalistes. Il est tentant d’imaginer que ce sont les fleurs du parc du lycée qui ont servi de modèle (figure 11)


On remarque aussi l’apparition de la couleur, que ce soit des pastels, de l’encre, de la gouache ou des aquarelles.

Conclusion :

Et notre Omphale ? A-t-elle été dessinée en 1909 ou en 1924 ? Hélas non. Et qu’elle est donc son original ?
Après avoir procédé à quelques recherches infructueuses dans divers catalogues, j’ai sollicité une amie spécialiste en histoire romaine qui elle-même a sollicité une de ses connaissances spécialistes en histoire grecque: rien, cette Omphale n’était pas connue et ne figurait dans aucun catalogue de sculpture antique européen, et notamment allemand. L’original aurait-il été détruit pendant la Seconde Guerre mondiale ? Pendant la guerre froide ? C’était peu probable.
Alors j’ai contacté les conservatrices des musées de plâtres universitaires de Montpellier, Lyon et Bordeaux. L’une m’a mise en relation avec la conservatrice du département des moulages du Louvre. Aucune ne connaissait cette Omphale. Enfin, une docteure en histoire de l’art, auteure d’une thèse sur les musées universitaires de plâtres, à qui cette Omphale ne disait rien malgré les 5000 références répertoriées dans son travail m’a suggéré de poursuivre mon enquête auprès des conservateurs allemands.

(Je remercie chaleureusement Sarah Rey, maître de conférence à l’Université de Valencienne ; Marion Lagrange, Alexia Seguin, Lina Roy, des gypsothèques universitaires de Bordeaux, Montpellier et Lyon ; Elisabeth Le Breton, conservatrice au département des Antiquités du Musée du Louvre ; Soline Morinière, docteure en histoire de l’Art, spécialiste de l’histoire des collections de tirages en plâtre universitaires).

Quelques mots-clefs tapés en allemand sur un moteur de recherche m’ont conduit sur la page de l’actuel atelier des moulages des musées berlinois qui propose toujours à la vente des copies de la fameuse Omphale, mais cette fois des pieds à la tête, peau de lion et massue incluses. Par la même occasion, on apprenait enfin la provenance de la statue originale : loin d’être une œuvre antique, il s’agissait d’une sculpture de plâtre réalisée entre 1825 et 1827, par le sculpteur Friedrich Tieck, pour l’épouse de Wilhelm von Humboldt, Caroline, qui avait réalisé dans leur résidence de Schloss Tegel à Berlin un musée des antiques, fait de pièces originales, de moulages et de sculptures contemporaines dans un style antique et classique (figure 12).

Notre Omphale de plâtre est donc la réplique d’une Omphale de plâtre. La copie d’une rêverie antique. Que cette obscure sculpture décorative ait été sélectionnée par les ateliers berlinois, puis par ceux du Louvre, puis par le Ministère de l’Instruction publique appartient certainement à une chaîne de hasard, guidée par la recherche de lignes claires et pleines, idéalement antique et pédagogique.
Que cette Omphale de plâtre qui n’a jamais été en marbre et qui feint d’être antique se retrouve dans l’hôtel Dubarry n’est finalement pas étonnant : le lieu est chargé d’étrangeté, d’hétéroclite et de trompe-l’oeil.
Mais dans ce jeu d’illusion, une certitude : cette Omphale a été vue, observée, scrutée, dessinée, puis quasiment oubliée, sans pour autant que son mystère soit dévoilé. Encore n’a-t-elle pas disparue comme la plupart de ses camarades de collection.
Un rapport d’inspection de 1964 (cité par R. d’Enfert) relatait que « le souvenir des exercices interminables et fastidieux, les exigences excessives ont créé contre le plâtre une disgrâce générale ». Il est temps de lever cet état de disgrâce et de porter un œil attentif quoiqu’amusé sur ces plâtres qui en ont beaucoup essuyés. Comme la plupart des objets de notre grenier, ils ne demandent qu’à témoigner.

Bibliographie indicative :

Sur les objets en tant que sources et sur l’histoire de l’éducation :
On renvoie aux ressources bibliographiques de la Midi-Conférence sur l’objet du grenier n°1.

Sur l’histoire de l’enseignement du dessin dans le système scolaire public :
D. Poulot, J.-M. Pire, A. Bonnet (dir.), L’Education artistique en France. Du modèle académique et scolaire aux pratiques actuelles, XVIIIe-XIXe siècles, Presses universitaires de Rennes, 2010.
Alain Bonnet, « L’introduction du dessin dans le système public d’enseignement au XIXe siècle », p. 263.
Renaud d’Enfert, « L’enseignement du dessin au XIXe siècle : une affaire d’Etat ? », p. 285.

Sur l’histoire du lycée Saint-Sernin :

Le livret interactif :