Comment l’esprit vient aux chèvres. M. Palévody 22-11-21



Comment l’esprit vient aux chèvresDes inconvénients du désir et de l’émancipation en moyenne montagne
(ou l’histoire tragique d’une petit coureuse en robe blanche)

Maryse Palévody

A lire … ou à écouter : https://soundcloud.com/user-991517211/comment-lesprit-vient-aux-chevres-maryse-palevody

Les chèvres qui nous occupent, et en particulier Blanquette, sont celles d’Alphonse DAUDET, dans La Chèvre de Monsieur Seguin (Les Lettres de mon moulin, 1869). 

Rappel de l’argument 
– le narrateur s’adresse à un certain Gringoire : le conte qui suit est une leçon de morale qu’il lui destine ;
– le conte à proprement parler : M. Seguin élève des chèvres ; six déjà lui ont échappé et sont parties dans la montagne où elles ont été dévorées par le loup ;
–  la septième, la plus belle, la plus jeune, Blanquette, finit aussi par partir, et, après le combat d’une nuit, « le loup l’a mangée ».

Le conte, rejeton d’un roman long

Le narrateur adresse une lettre au poète lyrique Gringoire, et il fait mine de lui faire la morale : le conteur lui conseille de modérer son appétit de liberté, de contrôler ses désirs, en acceptant un emploi stable de chroniqueur.
En réalité cette empreinte moraliste est douteuse : Daudet peut-il réellement conseiller au poète d’abdiquer sa liberté, pour garder la corde au cou, en acceptant le vil métier de journaliste ? Premier piège du texte.
Par ailleurs, ce personnage de Gringoire tisse un lien étroit avec le roman long par excellence, Notre-Dame de Paris, dans lequel Victor Hugo le mettait déjà en scène. Cette filiation avec le grand roman est confirmée par une comparaison explicite entre la chèvre Blanquette et la chèvre d’Esméralda (« C’était presque aussi charmant que le cabri d’Esméralda – tu te rappelles, Gringoire ? »). Le conte de tradition populaire se risque donc sur le terrain du grand genre dont il offre un écho malicieux et comme dégradé.
En effet Blanquette est une chèvre qui parle – certes en patois (« la chèvre se retourna et lui dit dans son patois »), mais ce qu’elle dit en patois est bien policé : « Écoutez, monsieur Seguin, je me languis chez vous, laissez-moi aller dans la montagne ») ; elle pousse un comique « Mé ! » mais dont on assure qu’il a un accent bien « triste » ! Et c’est une chèvre qui pense et raisonne (« Ça ne fait rien, monsieur Seguin, laissez-moi aller dans la montagne »), autant de traits d’humanité et de psychologie qui en fait font de Blanquette l’équivalent non de la chèvre d’Esméralda, mais bien d’Esméralda elle-même, traitée sur le mode burlesque : la tonalité affective et populaire de son nom qui est un diminutif, Blanquette – la petite blanche ou celle qui est un peu moins blanche qu’attendu -, diminue sa pureté symbolique ; quant à sa « barbiche de sous-officier », elle vient également perturber le topos de l’éternel féminin dont Esméralda était le modèle.
Dégradation du roman long encore, par des rebondissements peu rebondissants : narrateur comme lecteur jouent le jeu du faux suspense. Exemple de ces ficelles un peu grosses, lorsque M. Seguin enferme la chèvre dans étable toute noire en prenant soin de fermer la porte à double tour : « Malheureusement, il avait oublié la fenêtre. » (On pouvait s’en douter !) Même le loup connaît l’histoire : « Ha ! ha ! la petite chèvre de M. Seguin », dit-il, ce qui enferme cette fable dans un récit déjà connu dont l’issue ne fait aucun doute. Le loup à la « grosse langue rouge » et aux « babines d’amadou » est comme un lecteur vorace, peu regardant sur la question de l’originalité.
Le récit bref chez Daudet emprunte donc certains grands airs, mais pour les distancier, et produire un pur objet de transmission et de sociabilité : son format raccourci permet de renouveler un acte social – raconter une histoire – , dans un cadre d’échange épistolaire, mais également dans l’imitation des codes de la veillée, ce temps privilégié et nécessairement bref, entre le travail du jour et le sommeil de la nuit.
L’intérêt du conte est dans cette connivence, et non dans la finesse de son économie dramatique ou de ses personnages, que le conteur laisse au grand genre et à Victor Hugo !

« Les chèvres ne tuent pas le loup »

Le récit met en place l’application inéluctable de cet adage ; sa construction dramatique efficace inscrit une micro tragédie, très simplifiée, dans un univers pittoresque. Le conte de Daudet vérifie la morale liminaire de la fable de La Fontaine « Le Loup et l’Agneau » (« La raison du plus fort est toujours la meilleure »), et la raison du loup ici l’emporte encore ! Mais l’agneau de La Fontaine « ne tente pas le diable », il est seulement la « victime raisonnable » (Eluard) de sa faiblesse sociale. Ici en revanche, c’est l’appétit de jouissance de la chèvre qui la condamne à une punition inexorable. Le loup symbolise les conséquences « dévorantes » du désir.

La crise tragique et la durée
Le début du récit est marqué par le temps informe de l’avant, sur le mode de la répétition. A propos des six premières chèvres : « Il les perdait toutes de la même façon ; un beau matin elles cassaient leur corde, s’en allaient dans la montagne, et là-haut le loup les mangeait ». 
L’homme est inconséquent face aux messages du fatum : « C’est fini […] je n’en garderai pas une », se dit M. Seguin à juste titre, mais il est faible face aux leçons de la nature qui veut que les chèvres se sauvent et « ne tuent pas le loup ». Il s’entête, et Blanquette, significativement la septième, parachève l’œuvre du destin qui se présente comme une anti-genèse. 
C’est donc au tour de Blanquette. Après l’établissement d’une durée trompeuse : (« La chèvre se trouvait très heureuse et broutait l’herbe de si bon cœur que M. Seguin était ravi »), qui semble contredire l’enchaînement fatal initial, arrive la perturbation tragique : « M. Seguin se trompait, sa chèvre s’ennuya ». Mais ce constat renvoie l’histoire singulière de Blanquette à une inexorable loi des séries : Blanquette ne connaîtra pas un autre sort que les autres chèvres ; le temps tragique ramène l’extraordinaire à l’ordinaire. Et le récit joue faussement l’effet de surprise : « M. Seguin s’apercevait bien que sa chèvre avait quelque chose, mais il ne savait pas ce que c’était ». C’est vrai ça, qu’est-ce que ça peut bien être ?! Le récit développe finalement inutilement l’histoire de la septième chèvre, qui revient ni plus ni moins à celle des six autres, à l’histoire de toute chèvre.
A partir de l’évasion de Blanquette, s’établit une unité de temps tragique très classique – les 24 h réglementaires – puisque le fermier a une bonne discussion avec sa chèvre un matin, ce qui l’oblige à l’enfermer séance tenante dans une « étable toute noire », d’où elle se sauve fissa. Le texte dit qu’elle a batifolé toute la journée dans la montagne (« ce fut une bonne journée pour la chèvre »), mais arrive le soir (« la montagne devint violette ; c’était le soir… »), en même temps que le loup. Le combat dure toute la nuit, « E piei lou matin lou loup la mangé. »
La catastrophe finale est, comme il se doit, annoncée par un signe manifeste, le vol du rapace charognard : « Un gerfaut, qui rentrait, la frôla de ses ailes en passant », le chant d’un « coq enroué ». Le retentissement de la trompe du fermier, dans « un dernier effort », sonne comme une trompette du jugement dernier ; « la pauvre bête […] n’attendait plus que le jour pour mourir. »

Dans ce schéma tragique, les personnages forment deux couples antithétiques, dont Blanquette est le pivot
Blanquette et M. Seguin


Le texte, au début, joue la comédie du mauvais mariage : M. Seguin ne garde aucune chèvre. Incarnations d’un désir d’émancipation typiquement féminin, elles finissent toutes par s’enfuir et se faire dévorer par le loup (image traditionnelle du prédateur masculin, mais aussi plus généralement du désir). Dans leur inconséquence, elles ne voient pas que le « brave » M. Seguin qui, certes, leur met la corde au cou, est un maître « caressant ». Le conte relaie malicieusement les lieux communs populaires sur « l’esprit qui vient aux femmes », comme dans le conte de La Fontaine, Comment l’esprit vient aux filles, dans lequel la jeune Lise de « quatorze ou quinze ans » acquiert miraculeusement de l’esprit lorsqu’elle est hardiment dépucelée par le révérend Père Bonaventure. Le narrateur de La Chèvre de M. Seguin suggère cette fatalité du désir féminin : « C’étaient, paraît-il, des chèvres indépendantes, voulant à tout prix le grand air et la liberté. » La Pomponnette, l’aguicheuse et fugueuse chatte du boulanger dans le film de Pagnol, La Femme du boulanger, illustre ce même thème. 
Donc après tous ces échecs, apparaît Blanquette dont la singularité doit faire mentir la généralisation précédente, elle est « toute jeune », « docile » et « caressante », et « se laisse traire sans bouger, sans mettre son pied dans l’écuelle ». Mais il n’y a que le naïf et obstiné M. Seguin pour ne pas voir que la biquette comme ses aînées ira voir là-haut si l’herbe est plus verte. « Le brave M. Seguin ne comprenait rien au caractère de ses bêtes. »
Il est comme le vieil et aveuglé Arnolphe de Molière dans L’Ecole des femmes, qui prétend épouser Agnès, et l’enferme pour que l’esprit ne lui vienne pas ; l’esprit lui vient pourtant, sous les traits avantageux du jeune Horace… 
La nature est la plus forte, la bête – car la chèvre est une bête !  –  est habitée par le mal, et se voit traitée de « coquine ! », c’est-à-dire de libertine.
Blanquette et le loup
Ce n’est donc pas par hasard que la chèvre rencontre le loup, la loi du destin qui s’occupe des chèvres autant que des hommes, s’accomplit. L’issue du combat ne laisse aucun doute : « les chèvres ne tuent pas le loup », il s’agit seulement de tenir le plus longtemps possible.
Blanquette a une caractérisation assez développée, même si elle n’évite pas les clichés de l’éternel féminin : à la fois la douceur mais aussi le goût de la liberté. Elle est bondissante, folâtre, séductrice (c’est une « petite coureuse en robe blanche » dit le narrateur en passant !), mais au moment du danger, avec l’héroïsme du désespoir, elle se révèle combattante et résistante, et jouisseuse encore jusqu’au seuil de la défaite : « Pendant ces trêves d’une minute, la gourmande cueillait en hâte encore un brin de sa chère herbe, puis elle retournait au combat, la bouche pleine. »
Face à ce portrait d’une relative densité, celui du loup est typiquement abrégé, mais en dire plus relèverait de la tautologie : il est le loup. Il est réduit à son hurlement (avec un typique « hou ! hou ! »), à ses « deux oreilles courtes, toutes droites, avec des yeux qui reluisaient », puis à sa langue rouge et ses babines. La nécessité tragique de sa prédation se lit significativement dans sa posture, « assis sur son train de derrière », « la dégustant par avance ». Le loup est toujours au singulier, c’est le terme générique qui désigne la puissance de la nature ; et il est opposé aux incarnations successives de ses victimes, les différentes chèvres en l’occurrence.
Ainsi l’économie tragique du conte opère par raccourcis ; toute excroissance narrative singulière est incluse dans un paradigme logique, celui du destin, qui n’est autre que l’instinct.

Un obscur objet de fantaisie

Pourtant quelque chose parcourt le texte qui inverse la tendance produite à la fois par la brièveté et la logique tragique. Le conte de Daudet s’inscrit dans le courant fantaisiste, qui traverse le xixe siècle, de la fin de la Monarchie de Juillet au Second Empire. 
Ce courant très labile de la fantaisie privilégie la représentation d’un univers fantasmagorique, et, chez Daudet, on voit comment son inspiration a priori (et faussement) réaliste (représentation pittoresque du monde paysan, ancrée dans la réalité provençale) s’allie à la tradition du conte et de la fable, pour s’émanciper des contraintes du réel. L’univers stylisé, artificiel, de la campagne provençale (l’enclos, l’étable noire, le troupeau qu’on ramène au soir ; le patois, la « lambrusque »), permet des échappées sur un versant onirique de la représentation, et libère l’accès à un sens moins immédiat et moins pur.

La gaieté du conteur est ironique, avec des dissonances caractéristiques de l’esthétique fantaisiste qui révèlent des pulsions de mort, omniprésente dans les Lettres, associées ici à l’expression du désir. Si l’émancipation de Blanquette a à voir avec une revendication hédoniste qui fait de la liberté une valeur non négociable, c’est aussi la libération des pulsions ; en quittant l’enclos, la chèvre gagne la forêt, la nature sauvage de Pan, où elle est courtisée par la flore et la faune :
« Quand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement général. Jamais les vieux sapins n’avaient rien vu d’aussi joli. On la reçut comme une petite reine. Les châtaigniers se baissaient jusqu’à terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les genêts d’or s’ouvraient sur son passage et sentaient bon tant qu’ils pouvaient. »
Tout l’espace est métonymique de la jouissance débridée de « la petite coureuse en robe blanche » :
« La chèvre blanche, à moitié soûle se vautrait là-dedans les jambes en l’air et roulait le long des talus pêle-mêle avec les feuilles tombées et les châtaignes… 
Et les interventions enjouées, un peu bêtes du narrateur (« Hop ! la voilà partie… »), ne sont que le masque rieur de celui qui n’est pas dupe des assauts violents de la nature que le loup vient incarner. La septième chèvre de M. Seguin, comme ses aînées, « autrement encornées », montre le caractère impérieux du désir dont le viol, suggéré par l’image de la fourrure blanche tâchée de sang, et la mort sont le prix. La chèvre incarne cet élan vital, absolu et dangereux, seule valeur qui réchappe au fond de l’univers ambivalent de Daudet, conteur sceptique et moqueur.
Qu’on pense également à L’Arlésienne du même Daudet : « une petite Arlésienne, toute en velours et en dentelles, qu’il avait rencontrée sur la Lice d’Arles, une fois. — Au mas, on ne vit pas d’abord cette liaison avec plaisir. La fille passait pour coquette […] une coquine promise à un autre. » L’Arlésienne est un fantasme, brûlant, qui ne peut mener qu’au suicide de Jan. La loi du désir est universelle ; c’est le jeune homme dans L’Arlésienne qui en est dévoré.
Les Lettres de mon moulin, s’apparentent aux arts mineurs, comme les chansons ou contes populaires ; mais à l’image de La Chèvre de M. Seguin, leur schéma simple montre sous les aspects de la brièveté et d’un tragique simple, les accents discordants et inquiétants de la fantaisie. Ce genre de pacotille réservé aux amuseurs, qui s’intègre mal à l’idée que l’on se fait de la littérature, révèle un noyau intact de peurs et de sauvagerie.

Choix de Picasso pour les illustrations : des chèvres tout en os, squelettes vivants ou momifiés, qui semblent être des vanités, ce qui est d’ailleurs explicite avec le dernier tableau : Crâne de chèvre, bouteille et bougie.

Bibliographie :

Alphonse DAUDET, La Chèvre de M. Seguin, in Lettres de mon moulin, 1866, Les Classiques de poche. En ligne : Lettres de mon moulin/La chèvre de monsieur Seguin – Wikisource
Jean de LA FONTAINE, Comment l’esprit vient aux filles, in Contes et nouvelles en vers, 1665-1671, Folio. En ligne : Œuvres complètes de La Fontaine (Marty-Laveaux)/Tome 2/Comment l’esprit vient aux filles – Wikisource
Victor HUGO, Notre-Dame de Paris, 1831, Les Classiques de poche
Daniel GROJNOWSKI, L’Esprit fumiste et les rires fin de siècle, José Corti, 1990
Filip KEKUS et Antoine PIANTONI, « Fantaisie et histoire littéraire », Fabula / Les colloques, Générations fantaisistes (1820-1939). En ligne : http://www.fabula.org/colloques/document2579.php