Argument:
Les échos atténués et drolatiques de l’Affaire Dreyfus dans Sodome et Gomorrhe de Proust.
Introduction par Laurent Cournarie :
Proust a milité très tôt pour demander la révision du capitaine Dreyfus au point qu’il se dit « avoir été le premier dreyfusard ». Mais comment l’Affaire qui divisa la France (jusqu’à la reconnaissance de l’innocence du capitaine en 1906) affleure-t-elle, au gré des conversations des salons mondains entre bourgeois et aristocrates, dans La Recherche et notamment dans Sodome et Gomorrhe son 4ème volet, « entièrement dreyfusard et rectificatif » selon l’auteur lui-même dans sa correspondance. C’est le sujet qu’a choisi de traiter notre collègue Maryse Palévody. Nous la remercions chaleureusement pour cette nouvelle collaboration. En vous souhaitant une agréable conférence.
Podcast:
https://audioblog.arteradio.com/blog/263194/podcast/266872/un-antisemitisme-soluble-dans-l-eau-minerale-maryse-palevody-13-01-2026
Texte de la conférence:
UN ANTISEMITISME SOLUBLE DANS L’EAU MINERALE
Ou les échos atténués et drolatiques de l’Affaire Dreyfus dans Sodome et Gomorrhe de Proust
Marcel PROUST, A la recherche du temps perdu, Sodome et Gomorrhe, Pléiade, T. II, p. 739-741 :
« Il se produisit à cette époque un phénomène qui ne mérite d’être mentionné que parce qu’il se retrouve à toutes les périodes importantes de l’histoire. Au moment même où j’écrivais à Gilberte, M. de Guermantes, à peine rentré de la redoute, encore coiffé de son casque, songeait que le lendemain il serait bien forcé d’être officiellement en deuil, et décida d’avancer de huit jours la cure d’eaux qu’il devait faire. Quand il en revint trois semaines après (et pour anticiper, puisque je viens seulement de finir ma lettre à Gilberte), les amis du duc qui l’avaient vu, si indifférent au début, devenir un antidreyfusard forcené, restèrent muets de surprise en l’entendant (comme si la cure n’avait pas agi seulement sur la vessie) leur répondre : ‘’ Hé bien, le procès sera revisé et il sera acquitté ; on ne peut pas condamner un homme contre lequel il n’y a rien. […] ’’ Or, dans l’intervalle, le duc de Guermantes avait connu aux eaux trois charmantes dames (une princesse italienne et ses deux belles-sœurs). En les entendant dire quelques mots sur les livres qu’elles lisaient, sur une pièce qu’on jouait au Casino, le duc avait tout de suite compris qu’il avait affaire à des femmes d’une intellectualité supérieure et avec lesquelles, comme il le disait, il n’était pas de force. Il n’en avait été que plus heureux d’être invité à jouer au bridge par la princesse. Mais à peine arrivé chez elle, comme il lui disait dans la ferveur de son antidreyfusisme sans nuances : ‘’ Hé bien, on ne nous parle plus de la revision du fameux Dreyfus ‘’, sa stupéfaction avait été grande d’entendre la princesse et ses belles-sœurs dire : ‘’ On n’en a jamais été si près. On ne peut pas retenir au bagne quelqu’un qui n’a rien fait. – Ah ? Ah ? ‘’, avait d’abord balbutié le duc […]. Mais au bout de quelques jours, […] le duc, encore tout gêné par la coutume nouvelle, disait cependant : ‘’ En effet, s’il n’y a rien contre lui ! ‘’ Les trois charmantes dames trouvaient qu’il n’allait pas assez vite et le rudoyaient un peu : ‘’ Mais au fond, personne d’intelligent n’a pu croire qu’il y eût rien. ‘’ Chaque fois qu’un fait ‘’ écrasant ‘’ contre Dreyfus se produisait et que le duc, croyant que cela allait convertir les trois dames charmantes, venait le leur annoncer, elles riaient beaucoup et n’avaient pas de peine, avec une grande finesse de dialectique, à lui montrer que l’argument était sans valeur et tout à fait ridicule. Le duc était rentré à Paris dreyfusard enragé. Et certes nous ne prétendons pas que les trois dames charmantes ne fussent pas, dans ce cas-là, messagères de vérité. Mais il est à remarquer que tous les dix ans, quand on a laissé un homme rempli d’une conviction véritable, il arrive qu’un couple intelligent, ou une seule dame charmante, entre dans sa société et qu’au bout de quelques mois on l’amène à des opinions contraires. Et sur ce point il y a beaucoup de pays qui se comportent comme l’homme sincère, beaucoup de pays qu’on a laissés remplis de haine pour un peuple et qui, six mois après, ont changé de sentiment et renversé leurs alliances. »
Dans le roman de jeunesse de Proust, Jean Santeuil, commencé en 1895, l’actualité immédiate et brûlante de l’Affaire Dreyfus (le capitaine est condamné pour trahison fin 1894) justifie une section entière qui lui est consacrée. Proust y met en scène des discussions des personnages qui commentent avec passion le procès, et ces passages témoignent de l’engagement de Proust en faveur de Dreyfus. A cette même période il est signataire des premières pétitions, contre la violation du droit lors du procès de 1894 et pour sa révision ; c’est lui qui obtient les signatures d’Anatole France et de Zola.
En revanche, A la recherche du temps perdu produit des références plus éparses à l’Affaire, et surtout plus distanciées ; dans ce passage de Sodome et Gomorrhe, publié en 1921 et 22, la fiction prend place quelques temps avant le procès en révision de Dreyfus (1899), mais l’écriture, elle, se situe à un moment où le semi-acquittement du capitaine et sa grâce en 1899, puis sa réhabilitation en 1906, sont déjà loin, et le récit ne produit plus qu’un écho simplifié du débat. Ainsi les allusions à l’Affaire servent essentiellement de ligne de partage entre les personnages, dreyfusards ou antidreyfusards, antisémites ou défenseurs de la République des Droits de l’homme, plutôt qu’à traiter de l’affaire à proprement parler. Pourtant, comme elle relève du social, cette ligne de partage est mobile, elle témoigne des « intermittences » de l’opinion. Après tout, ces volte-face ne sont qu’une des manifestations d’un aspect majeur de l’économie narrative de Sodome et Gomorrhe, l’inversion, qu’on ne prendra pas ici dans l’acception que la psychiatrie d’époque lui a conférée, et qui se trouve aussi chez Proust, comme synonyme d’homosexualité, mais comme évocation généralisée du retournement des valeurs et des apparences.
Le personnage central de notre passage, qui se nomme Basin, duc de Guermantes, est d’abord un champion de l’antisémitisme et critique sévère du dreyfusisme, qu’il condamne notamment chez Swann. Or ici nous assistons au miracle de sa conversion à la cause de Dreyfus, mais nous verrons que les différents aspects de l’ironie proustienne révèlent une mise à distance désabusée et incrédule des leçons de l’histoire et de l’éveil de la conscience morale.
Pour commencer, disons que la conversion du duc de Guermantes qui passe au dreyfusisme repose sur un caractère carnavalesque ; tout dénote le ridicule du personnage. Si l’on remonte en amont de notre passage, on voit le duc de Guermantes qui ne cesse de se démener pour se rendre à « une espèce de petite redoute », c’est-à-dire une soirée déguisée donnée par son cousin le prince Gilbert de Guermantes : « un grand souper et bal costumé en vue duquel un costume de Louis XI pour lui et d’Isabeau de Bavière pour la duchesse étaient tout prêts », d’où le casque médiéval que Basin porte encore (l. 3). Mais l’état de santé alarmant de l’un de ses parents risque de lui faire rater la fête. Et justement ce parent ayant « claqué », seule la mauvaise foi sans limite et sans scrupule du duc lui permet de se rendre tout de même au bal masqué : « Il est mort ! Mais non, on exagère, on exagère ! », s’écrie-t-il.
Dans l’ensemble du récit, le duc est un personnage faible, caractérisé par sa vulgarité et sa bêtise, le narrateur parle de sa « lâcheté » et de son « esprit d’imitation » ; tout montre son absence de conscience politique et morale. Ainsi il relaie d’abord sans distance les préjugés antisémites relatifs à l’Affaire. Dans notre texte il est en premier ligne le porte-parole de l’opinion, celle des antidreyfusards, qui ont l’assurance arrogante de ceux qui s’estiment majoritaires : « on ne nous parle plus… » (l. 10), les mêmes qui expriment un mépris condescendant face à la thèse adverse, dreyfusarde, qui relèverait de la fantaisie et de l’extravagance, et condamnent par leur ironie, le « fameux Dreyfus » (l. 10). Notons encore qu’à travers les déguisements choisis pour le bal masqué, le duc et sa femme Oriane incarnent Louis XI et Isabeau de Bavière, des figures historiques particulièrement critiquées pour leur cruauté, sournoiserie ou infidélités. Or c’est ce personnage buté autant que farcesque, carnavalesque, avec un goût assumé du déguisement, que Proust étrangement charge ici de porter la voix du dreyfusisme, après une remarquable conversion – ou inversion. L’engagement politique soudain de Basin en faveur de Dreyfus étonne, mais il se situe, comme on va le voir, au niveau d’un métabolisme simple : Basin est sujet à ce que Proust appelle les intermittences du cœur, des intermittences burlesques en ce qui le concerne.
Parce que l’Affaire Dreyfus représentait un combat pour la justice et l’égalité, elle a permis l’éveil à la conscience politique de nouvelles couches de la population qui se retrouvaient dans ce débat démocratique, comme les ouvriers, les jeunes, les femmes. En outre, les opinions publiques européennes, se sont massivement exprimées en faveur de Dreyfus, au nom d’un universalisme des droits de l’homme. Le duc de Guermantes affirme lui-même que le dreyfusisme des étrangers est pardonnable, et qu’il ne compte pas. Dans le texte qui nous occupe, les « trois charmantes dames » italiennes (l. 7) relèvent de ces deux catégories – femmes et étrangères – donc symptomatiquement dreyfusardes. Leur caractérisation minimaliste présente cependant un symbolisme fort. Leur italianité est le signe d’un exotisme qui déplace le point de vue et le système de valeurs : la culture contre l’obscurantisme, le goût des arts contre les opinions obtuses des mondains. Elles sont indifférenciées, présentant cependant une symétrie par rapport à la figure centrale, la princesse ; elles sont trois, on y voit l’équilibre parfait d’un tableau, trois grâces, trois parques comiques (puisque c’est leur rire qui décide du destin du duc), trois déesses lançant un défi à un Louis XI de carnaval, trois fées. De fait, elles sont charmantes : certes elles sont séduisantes, mais littéralement elles envoûtent le duc, et les témoins de cette métamorphose accréditent l’idée d’un charme, capable de donner au duc l’accès au monde des idées. Comme pour les fées, c’est bien le langage qui a cette vertu magique, et à ce titre, elles sont comme des abstractions efficientes, réduites à leur pouvoir merveilleux. L’expression récurrente « les trois charmantes dames », ou « les trois dames charmantes » (l. 7-13-17) agit comme un sésame, une formule magique du dévoilement.
Grâce à elles, le positionnement dans l’affaire Dreyfus ne relève plus du préjugé, de l’opinion, mais bien de l’intelligence : les dames sont d’une « intellectualité supérieure » (l. 8) tandis qu’elles provoquent le duc par la sentence : « personne d’intelligent n’a pu croire qu’il y eût rien » (l. 14), tout comme le dreyfusard Swann trouve « indistinctement intelligents » tous ceux qui sont de son opinion (p.712). Contre les préjugés, les dames énoncent le droit, et elles sont suffisamment peu caractérisées dans le texte pour avoir le privilège de dire la loi : « on ne peut pas… », « quelqu’un » (l. 11-12). Ces formules générales sont des échos des principes de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, tandis que précisément les hommes de l’Action française – l’extrême droite antirépublicaine – voulaient faire table rase des acquis de la Révolution.
Leur rire propose une vision renversée (inversion toujours) de l’affaire : le « fait ‘’écrasant ’’ » (l. 14) que le duc prétend avancer pour justifier la haine à l’égard de Dreyfus, tombe sous le coup de leur ironie ; cette ironie impose une « coutume nouvelle » (l. 12) grâce à laquelle quelqu’un de la caste réactionnaire du duc peut devenir, par révolution, un « dreyfusard enragé » (l. 16). Mais cette révélation, au sens mystique du terme, est comique ; elle ne relève que d’un phénomène banal, mondain, de séduction (la séduction qui est sans doute, j’imagine, l’activité la plus consommée dans une cité thermale) ; la symétrie et l’hyperbolisation des formules contradictoires « antidreyfusard forcené » (l. 5), « dreyfusard enragé » (l. 16) font du duc une marionnette : nous n’assistons pas à l’avènement d’une conscience !
Ces trois figures italiennes n’échappent pas elles-mêmes à un traitement ironique : leur « intellectualité supérieure » (l. 8) est diagnostiquée par le duc lui-même, personnage qu’on ne peut guère soupçonner de finesse de jugement. Les « mots » (l. 7-8) qu’il entend sur leurs lectures et sur une pièce jouée au Casino ne constituent des preuves que pour un duc facilement impressionnable (qui considère le Casino d’une ville d’eau comme un empyrée culturel !) ; on conçoit dès lors que leur « finesse de dialectique » (l. 15) tombe aussi sous le coup de l’ironie. Mais peu importe au fond la valeur de ces Italiennes : leur vertu efficace comme on pourrait le dire d’un traitement, est la séduction performative qu’elles opèrent sur le duc, et le miracle de sa conversion. Notons que la révolution de Basin a lieu pendant une cure : on y voit ce parti pris de Proust de soigner littéralement son personnage ; la cure contient l’idée de la purgation, comme on le dit du traitement des passions – l’antidreyfusisme du duc apparaît bien comme une passion (« forcené », l. 5, « ferveur », « sans nuances », l. 10), tandis que l’organe, la vessie, initialement visée par le traitement à l’eau minérale, participe au nettoyage de l’organisme d’un antisémite notoire.
Or dans cette fable – c’en est une – qui joue avec les matériaux d’une affaire récente, le narrateur dégage une loi de l’histoire à partir de ce qu’il nomme un « phénomène » (l. 1), c’est-à-dire un fait observable du monde physique ou psychique, ici la « révolution » inattendue, hors de toute logique, d’un antidreyfusard devenu dreyfusard. Le phénomène, celui de la versatilité, de la réversion des valeurs, visible à l’œil nu par les amis du duc, est rapporté à une loi générale dont l’énoncé encadre notre passage : ce phénomène, visible au niveau de l’individu, est extrapolé jusqu’aux pays et aux peuples (« un phénomène qui ne mérite d’être mentionné que parce qu’il se retrouve à toutes les périodes importantes de l’histoire » ; « il y a beaucoup de pays qui se comportent comme l’homme sincère, beaucoup de pays… »). L’histoire est donc intégrée par un réseau d’analogies à un ordre de nécessité naturelle qui se vérifie chez l’humain moyen : il en est de l’opinion comme de la vessie, sur laquelle une bonne cure et les bienfaits de l’eau thermale peuvent agir favorablement ; et de l’entente entre les peuples comme des croyances individuelles ; en l’occurrence, et en raccourci, l’inconséquence ridicule du duc de Guermantes déguisé en Louis XI en dit long sur l’amitié franco-allemande !
La grande histoire est donc lisible à partir de manifestations perceptibles au niveau de l’individu, quoique microscopiques à l’échelle de l’humanité ; le romancier, analyste des mœurs, souverain lecteur de signes, est bien placé pour donner de l’histoire une vision métonymique. A travers cette vision singulière située au niveau des personnages de la fiction, ce qui est le privilège du roman, affleurent donc les symptômes généraux des grands mouvements de l’histoire et des lois souterraines du monde, soumises au principe d’inversion. Mais le phénomène a aussi la vertu de révéler une sorte de magie de l’histoire : le phénomène est ce qui advient sans causalité, et s’impose avec la force de l’évidence (« il se produisit », l. 1). Comme les amis du duc, l’historien peut bien « rest[er] muet de surprise » (l. 5) face aux mutations des peuples, aux changements de leurs alliances, tandis que le romancier a la capacité de décrypter ce que cela doit au « sentiment » (l. 20) des individus.
Car c’est bien le temps romanesque, au niveau des personnages, qui détermine le temps historique, et non l’inverse : les événements de l’histoire objective, ici l’affaire Dreyfus, ne sont pas exactement une toile de fond qui servirait de décor à l’invention, mais l’histoire est littéralement englobée par la fiction, produite par elle. Dans l’expression « à cette époque » (l. 1), le déictique « cette » renvoie à la situation d’énonciation romanesque, c’est-à-dire au « je » du narrateur fictif, et non au temps objectif de l’histoire : plus précisément le narrateur, désormais guéri de sa passion pour Gilberte, doit sur la promesse qu’il a faite à Swann, le père de celle-ci, lui écrire une lettre. C’est donc à partir de la subjectivité du héros fictif que l’histoire est aperçue et déformée ; le fait historique n’a pas de valeur en soi, il n’est qu’un repère sur lequel se cristallise la subjectivité du personnage.
Ainsi, c’est dans ce contexte, qui met en évidence l’inévitable évolution des sentiments du narrateur (de la passion à l’indifférence pour Gilberte), que celui-ci rend compte d’une « révolution » intérieure, celle du duc de Guermantes, elle-même exemplaire des mouvements de l’opinion. Les intermittences du duc par rapport à l’Affaire Dreyfus servent de comparant aux intermittences affectives du narrateur, et à ce titre ne sont pas analysées pour elles-mêmes dans leur contexte historique. Le temps historique, les repères datés, sont gommés au profit d’une temporalité subjective, ductile (cf. la parenthèse de la ligne 6), qui elle-même est élargie, aux marges du texte, à l’histoire collective, sans que celle-ci soit autrement précisée ni contextualisée.
Ainsi le duc de Guermantes, incarnant trois attitudes que l’histoire a produites, d’abord « indifférent » (l. 4), puis « antidreyfusard » (l. 5), et finalement « dreyfusard » (l. 16), est un objet instable, au gré d’un sentimentalismeitalianophile dans lequel l’analyse historique de l’événement n’a pas de part. Ce personnage concentre d’ailleurs plusieurs formes d’aberration temporelle et d’inconséquence : un deuil raccourci, une révolution de « trois semaines » (l. 3), et un vestige de déguisement – le casque de Louis XI – qui témoigne aussi symboliquement d’une lecture fantaisiste, illogique, de l’histoire.
Mais y a-t-il une morale à cette fable ? Si les trois dames sont des « messagères de vérité » (dans une litote embarrassée, l. 16-17), en réalité cette vérité est absente, elle n’est pas dite, elle disparaît dans le flou d’un discours totalement narrativisé dont le contenu est omis : « finesse de dialectique » (l. 15), « l’argument était sans valeur et tout à fait ridicule » (l. 16). Ce qui intéresse Proust ici, parce qu’on ne se situe plus dans une actualité fanatisée comme au temps de Jean Santeuil, ce sont les mécanismes de l’opinion, l’observation des codes sociaux, et ceux-ci sont en-deçà de l’engagement : l’Affaire n’est qu’un élément de discours, un indicateur de positionnement social, et le texte se trouve déchargé de toute charge polémique.
En l’occurrence la conversion du duc fera long feu, puisqu’il deviendra à nouveau antidreyfusard après son échec à la présidence du très sélect Jockey club, supposément noyauté par le lobby juif. De même le personnage de Saint-Loup est opportunément dreyfusard tant qu’il entretient une relation avec sa maîtresse juive, Rachel !
Si Paris et les grandes villes de province ont connu des manifestations importantes pendant le temps des procès de 1894 et 1898 (acquittement d’Esterhazy, le véritable traître, – c’est le temps du « J’accuse » de Zola), le ton même du texte de Proust nous montre que l’agitation est retombée après l’avènement en juin 1899 du Gouvernement de « Défense républicaine » de Waldeck-Rousseau pour contrer la montée de l’extrême-droite. L’Affaire a perdu de sa force politique, et le pays accepte avec un certain calme l’annonce de la révision pour août 1899, et la grâce en septembre de Dreyfus. Au moment où Proust écrit Sodome et Gomorrhe, alors que l’antisémitisme n’est pas parvenu à exister comme une force politique, que la Ligue des Patriotes a échoué, il peut y avoir un peu d’amusement rétrospectif à évoquer avec outrance le duc comme un « antidreyfusard forcené » (l. 8), désormais inoffensif.
Cependant si le risque politique semble écarté, l’antisémitisme, qui s’est d’abord cristallisé sur la personne du capitaine Dreyfus, a laissé des traces durables. Les thèses de l’Action française de Charles Maurras mineront jusqu’à la seconde guerre mondiale le climat intellectuel. Et Proust dans Sodome et Gomorrhe, vingt ans après les faits, saisit bien cette disjonction entre d’une part l’évidence de l’innocence de Dreyfus, qu’il ne s’agit plus de mettre en scène dramatiquement ni exhaustivement dans le récit, et d’autre part un antisémitisme de fond qui mine la société. La duchesse de Guermantes par exemple est antidreyfusarde, « tout en croyant à l’innocence de Dreyfus » (Du côté de Guermantes, p. 477). L’antisémitisme s’est donc imposé en se dispensant désormais de sa cristallisation sur la personne du capitaine Dreyfus.
Ainsi la refondation démocratique à la veille du procès en révision est comme dévaluée par le regard distancié de Proust. L’effet comique gomme ce que la conversion d’un personnage tel que le duc de Guermantes pouvait avoir d’exemplaire. Le nouvel engagement du duc n’est qu’un épiphénomène mondain et provisoire ; la question juive, les tenants moraux de l’Affaire sont gommés, ses aspects politiques sont stylisés et caricaturaux, mais c’est en cela que consiste l’avertissement et l’inquiétude de Proust dans Sodome et Gomorrhe. Il est évident qu’en 1921-22, Proust voit d’autres combats à mener, que la révolution de Basin n’aura pas réglés. Au-delà de la défense du capitaine, la cité idéale en laquelle ont pu croire les dreyfusistes reste à inventer.
