« Le corps des femmes dans le militantisme » – Angélique GOMES-SAMARAN – Jeudi 19 mars 2026

Argument:
Le corps des militantes : un champ de bataille où s’affrontent domination et émancipation.

Introduction par Laurent Cournarie :
La libération du corps des femmes ou la libre disposition de leurs corps a été et reste le principal enjeu du et des féminismes. Mais le corps peut-il être l’objet du militantisme féministe sans en être aussi le sujet ? Que peut et doit être le corps d’une militante ou, plus succinctement, qu’est-ce qu’un corps féministe ? Entre le corps objectif et le corps propre ou subjectif, le corps peut être, pour ainsi dire, l’objet-sujet vécu aussi bien d’auto-instrumentalisations q intervue d’hétéro-appropriations multiples. C’est ce genre de questions sur le corps comme support expérientiel du milititantisme féministe, à partir principalement d’un témoignage, que notre collègue Angélique Gomes-Samaran a choisi de nous entretenir pour sa 4ème Midi-conférence. On la remercie vivement pour cette proposition et pour sa fidélité. Excellente conférence à toutes et à tous.

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Texte de la conférence:

« Le corps des femmes dans le militantisme »
Le corps des militantes : un champ de bataille où s’affrontent domination et émancipation

Je voudrais commencer par une rencontre.
Il y a deux ans, j’ai eu la chance d’accueillir dans ma classe Sophia Antoine, activiste du mouvement FEMEN en France. Elle était venue parler à des élèves de terminale : raconter son engagement, expliquer ses combats, partager son expérience.
Sa présentation n’était pas écrite. Elle parlait librement, sans notes, avec cette aisance qui appartient à celles et ceux qui connaissent leur sujet non seulement par la pensée, mais par l’expérience. Au fil de ses mots, j’ai compris quelque chose qui, jusque-là, m’était resté abstrait.
Son engagement n’était pas seulement un discours. Son engagement était incarné.
Son corps était mobilisé — et ce à plusieurs échelles.
Son corps est tout à la fois une esthétique, un théâtre, une pancarte. Il est aussi un champ de bataille.
Un espace où s’affrontent la domination et l’émancipation.
Mais il est encore autre chose : un biotope social marqué par la lutte, mutilé.
Un corps traversé par l’histoire de ses combats – cicatrices, membres brisés puis réparés, traces visibles et invisibles de ce que signifie réellement militer.
En l’écoutant, j’ai été submergée par l’émotion, jusqu’aux larmes. Parce que je prenais soudain conscience que ce dont elle parlait n’était pas seulement son histoire.
C’était aussi la nôtre.
Ce nous féminin, ce nous féministe, parfois diffus, parfois silencieux, mais toujours présent.
Son corps est le sien, bien sûr. Mais d’une certaine manière, il est aussi devenu un peu le nôtre. Parce qu’il porte, expose, et parfois encaisse, des violences et des résistances qui dépassent l’individu.
Sophia articule en elle quelque chose de rare : le je et le nous.
Son engagement est profondément personnel, mais il est aussi profondément collectif.
En la regardant, pour la première fois peut-être, j’ai compris ce que le mot sororité recouvre réellement. Non pas un slogan, non pas un mot abstrait, mais une expérience incarnée.
Elle l’incarne.
Elle incarne ces solidarités féminines, visibles et invisibles, qui traversent les générations, les milieux sociaux, les histoires individuelles.
Elle incarne toutes ces sororités.
Et en même temps, je dois l’avouer avec honnêteté : elle est aussi tout ce que je ne serai jamais.
Par peur, peut-être.
Par manque de courage, sûrement.
Par pragmatisme.
Par pessimisme aussi.
Et c’est précisément pour cela que je ressens pour elle une admiration si profonde.
Alors aujourd’hui, je tiens à vous prévenir : pour une fois, il n’y aura pas de démonstration.
Ouf ! Quel apaisement.
Pour une fois, il ne s’agira pas d’argumenter, ni de prouver.
Il sera simplement question de montrer, et surtout de rendre hommage.
En ce mois de mars, mois des luttes et des droits des femmes, je voudrais rendre hommage à Sophia.
À toutes les femmes.
Au féminin.
Aux activistes.
À la sororité.
Et à ce militantisme féministe qui, parfois, s’écrit non seulement avec des mots, mais avec des corps.

La fragmentation du corps féminin : la dystopie comme révélateur
Pour poursuivre cette réflexion sur le corps des militantes, je voudrais faire un détour par la fiction – et plus précisément par la dystopie imaginée par Margaret Atwood dans The Handmaid’s Tale.
Dans cet univers, la société de Gilead naît d’un contexte de crise : l’infertilité croissante des femmes sert de justification à l’instauration d’un nouvel ordre politique et social.
Cet ordre repose sur une domination masculine totale.
Les hommes gouvernent, organisent la société et contrôlent les institutions.
Autour d’eux se déploie tout un système de surveillance, d’autorité et de discipline.
Mais ce qui frappe surtout, c’est la manière dont cette société organise les corps des femmes.
À Gilead, le corps féminin est fragmenté.
Ses différentes fonctions sont séparées, distribuées et incarnées par différentes femmes.
Chaque groupe de femmes est assigné à une seule fonction sociale :
• les Servantes, reconnaissables à leur robe rouge, incarnent la fonction reproductive ;
• les Épouses portent le statut social et la respectabilité du foyer ;
• les Marthas assurent le travail domestique ;
• les Tantes, enfin, sont chargées du contrôle moral et disciplinaire des autres femmes.
Chaque catégorie possède son costume, son rôle, sa place dans la hiérarchie.
Mais malgré ces différences, toutes partagent une même condition : elles sont dominées.
Et les violences qu’elles subissent ne proviennent pas seulement des hommes. Elles peuvent aussi circuler entre femmes, à travers les mécanismes de surveillance, de contrôle et de reproduction de l’ordre social.
La dystopie met ainsi en scène un principe simple : diviser les fonctions du corps féminin pour mieux le contrôler.

De la fiction à la réalité : la réunification du corps
Or ce qui est séparé dans la fiction peut, dans la réalité, se trouver réuni.
Dans nos sociétés, une seule femme peut cumuler ces différentes dimensions : être à la fois corps social, corps reproductif, corps domestique, corps politique.
Le militantisme féministe, d’une certaine manière, travaille justement à réunifier ces dimensions dans un même corps visible.
Cette idée apparaît d’autant plus frappante aujourd’hui que l’œuvre d’Atwood fait l’objet de controverses. Dans le documentaire Orwell : 2 + 2 = 5 de Raoul Peck, on apprend que le roman est désormais contesté ou interdit dans de nombreux États nord-américains.
Comme si certaines fictions devenaient dangereuses dès lors qu’elles mettent en lumière les mécanismes de domination.

Le corps militant : réappropriation et visibilité
C’est ici que le lien avec l’activisme apparaît.
Car les actions du mouvement FEMEN peuvent être lues comme une tentative radicale de réappropriation du corps.
Là où la dystopie fragmente les fonctions du corps féminin, le militantisme les réunit et les expose. Le corps devient à la fois :
• un espace politique,
• un support de message,
• une scène de confrontation avec le pouvoir,
• et parfois aussi un lieu de violence.
Dans les actions des Femen, le corps n’est plus assigné. Il est revendiqué.
Il devient une pancarte vivante, un théâtre de contestation, un instrument de visibilité.
Et c’est précisément ce que j’ai compris en écoutant Sophia : dans son engagement, toutes ces dimensions coexistent. Son corps porte à la fois la parole, le message, le risque, la violence subie et la solidarité collective. Là où la dystopie distribue les fonctions du corps entre plusieurs femmes, l’activiste les assume toutes dans un seul corps.

Entrons maintenant dans une analyse un peu plus sociologique.
Au départ, il y a un corps objet.
La domination du corps des femmes par les hommes peut en effet être comprise comme un dispositif multidimensionnel de pouvoir, qui mobilise différents mécanismes destinés à discipliner, contraindre et objectiver les corps féminins.
Historiquement, la construction du corps politique s’est faite sur un modèle profondément androcentré. Autrement dit, la norme implicite du citoyen, du sujet politique et du corps légitime dans l’espace public a longtemps été pensée à partir du corps masculin.
Comme l’analyse Michel Foucault, les sociétés modernes exercent sur les corps des techniques de discipline : des dispositifs multiples – éducatifs, médicaux, institutionnels – qui dressent les corps, façonnent les comportements et délimitent les possibilités d’action.
Dans cette perspective, le corps féminin est socialisé différemment de celui des hommes. Tandis que les garçons apprennent souvent à envisager leur corps comme un instrument d’action, d’expansion et de conquête, Simone de Beauvoir montre dans Le Deuxième Sexe que les filles sont, très tôt, soumises à des contraintes matérielles et symboliques qui limitent leur mobilité et leur autonomie. Leur corps devient un espace à surveiller, à protéger, parfois à cacher.
Cependant, si ce modèle social est androcentré, il ne se perpétue pas uniquement par l’action des hommes. Sa reproduction passe également par des mécanismes d’intériorisation et de transmission sociale. Dans ce processus, les mères – souvent malgré elles – peuvent jouer un rôle central : en transmettant les normes de prudence, de pudeur ou de retenue, elles participent parfois à la reproduction de ces attentes sociales. Il s’installe alors un jeu subtil de censure et d’auto-censure, où les normes finissent par être incorporées par celles-là mêmes qu’elles contraignent.
Cette domination ne se limite pas aux socialisations familiales : elle s’exerce également à travers les institutions.
Le droit, par exemple, tend parfois à naturaliser le corps féminin en réduisant certaines parties du corps – comme la poitrine – à leur seule dimension biologique ou sexuelle. Ce processus de naturalisation permet alors de délégitimer leur éventuel usage politique. Ce qui pourrait devenir un support d’expression est ramené à une fonction strictement corporelle, voire sexuelle.
Les institutions religieuses ont également, historiquement, participé à la régulation du corps des femmes. La virginité, la sexualité ou la reproduction ont souvent fait l’objet d’un contrôle moral particulièrement strict. Cette forme d’ingérence du religieux dans la vie sociale contribue à imposer des normes vestimentaires, comportementales et morales qui encadrent et assujettissent le corps féminin dans l’espace public.
L’État lui-même peut exercer une forme de contrainte directe. Lorsque les corps deviennent des supports de contestation politique, la réponse institutionnelle peut aller jusqu’à la répression physique, voire à la violence exercée contre les corps militants qui remettent en cause l’ordre établi.
À cette dimension institutionnelle s’ajoute également une dimension économique. Dans certains secteurs, notamment dans l’industrie du sexe, le corps des femmes peut être réduit à une marchandise inscrite dans un marché globalisé. Le corps devient alors un objet d’échange, intégré à des logiques économiques où il est évalué, monétisé et consommé.
Mais la domination ne s’exerce pas seulement par la contrainte matérielle. Elle passe aussi par ce que Pierre Bourdieu appelle la domination symbolique.
Dans l’espace médiatique, la réification des femmes demeure omniprésente. Les normes esthétiques diffusées par la publicité, le cinéma ou les réseaux sociaux construisent un « corps idéal » qui répond largement aux attentes d’un regard masculin hétéronormé dominant. Dans ce cadre, les femmes sont souvent représentées comme des objets de contemplation plutôt que comme des sujets politiques.
Cette domination symbolique est d’autant plus efficace qu’elle tend à être intériorisée. Avant même leur engagement militant, de nombreuses femmes vivent leur propre corps comme un espace de contraintes : un lieu traversé par les complexes, la pudeur imposée, et le regard permanent de l’autre. Peu à peu, ce regard extérieur peut être incorporé comme une vérité sur soi.
Enfin, les violences de genre constituent l’une des manifestations les plus directes de cette domination. Qu’elles soient physiques, sexuelles ou psychologiques, elles participent à maintenir un rapport de pouvoir dans lequel le corps féminin peut être approprié, contrôlé ou puni.
Ainsi, la domination du corps des femmes apparaît comme un système global de pouvoir, qui agit simultanément sur les normes sociales, les institutions politiques, les structures économiques et les représentations symboliques.
C’est précisément contre cet ordre que s’inscrivent certaines formes contemporaines de militantisme féministe. Les actions développées par le mouvement FEMEN peuvent alors être comprises comme une tentative radicale de renverser cette logique d’objectivation : en transformant le corps – longtemps réduit à un objet – en instrument visible de contestation politique.

Du corps objet au corps sujet
Face à ces multiples formes de domination, le corps des femmes peut cependant connaître un processus de transformation. Ce qui était d’abord un corps objet – discipliné, contrôlé, regardé – peut progressivement se recomposer en corps sujet.
Cette transformation commence souvent par une prise de conscience de genre : le corps n’est plus perçu comme une simple donnée biologique, comme une fatalité naturelle, mais comme le produit de constructions sociales qui organisent les rapports de pouvoir. Dès lors, ce qui a été construit peut aussi être contesté et transformé.
Le mouvement FEMEN s’inscrit précisément dans cette logique de renversement.
Les militantes partent d’un constat simple : dans l’espace médiatique contemporain, le corps féminin est massivement mobilisé comme objet de désir, de consommation ou de distraction. Publicité, culture visuelle et industrie médiatique exposent des corps féminins souvent dépourvus de parole, réduits à leur dimension esthétique ou sexuelle.
L’idée des FEMEN consiste alors à retourner ce dispositif.
Le même corps, jusque-là objet de regard, devient support de message politique. Il ne s’agit plus d’un corps silencieux mais d’un corps parlant : une pancarte vivante, un corps-sujet qui revendique et interpelle.
Concrètement, les militantes inscrivent leurs slogans directement sur la peau — sur la poitrine, l’abdomen, parfois sur le dos ou les bras. Le texte et la chair deviennent ainsi indissociables. On ne peut plus lire le slogan sans voir le corps, et inversement.
Cette pratique n’est pas anodine : elle est le produit de l’histoire même du mouvement. Lors des premières actions seins nus, les militantes portaient encore des pancartes. Or les médias capturaient presque exclusivement les images de leurs poitrines nues, en laissant hors champ les revendications écrites. Face à cette invisibilisation du message, les militantes ont décidé d’inscrire directement les slogans sur leur corps. Le support du regard devenait alors simultanément le support du discours.
Par ce geste, le regard est déplacé. Ceux qui étaient habitués à percevoir les seins comme des objets érotiques se trouvent soudain confrontés à des seins porteurs de colère, de refus et de revendications contre le patriarcat, les institutions religieuses ou les pouvoirs politiques.

La mise en scène du corps militant
Cependant, ce corps support de revendication n’est pas exposé au hasard. Il est soigneusement scénarisé.
Les FEMEN ont progressivement développé un style immédiatement reconnaissable : torse nu, slogans courts et percutants, jeans ou jupe simples, et surtout la célèbre couronne de fleurs colorées portée sur la tête.
Ces éléments constituent une véritable esthétique militante, presque une signature visuelle. Des slogans comme « Nos seins, nos armes », « God is woman » ou « Stop sex tourism » illustrent cette recherche d’efficacité symbolique.
Dans cette mise en scène, le corps occupe une place centrale. Le slogan féministe « Mon corps m’appartient » résume d’ailleurs cette volonté de réappropriation face aux différentes instances de pouvoir – qu’il s’agisse de l’État, de la religion ou de la famille.
La poitrine devient, dans ce cadre, un symbole particulièrement puissant. Dans des sociétés où elle est à la fois hypersexualisée et associée à la maternité, les militantes en font l’emblème d’une lutte active, parfois frontalement agressive, contre l’ordre patriarcal. L’expression « Nos seins, nos armes » résume parfaitement cette inversion symbolique.
Le moment de la préparation de l’action possède lui-même une dimension collective très forte. Les slogans sont souvent inscrits sur les corps par les autres militantes, quelques minutes avant l’intervention, dans un espace à l’abri des regards. Ce geste crée un véritable rituel de sororité : un moment de confiance mutuelle où le corps intime devient progressivement corps politique, prêt à affronter l’espace public.

Un corps performatif et médiatique
L’usage du corps nu relève également d’une stratégie précise : produire ce que les sociologues appellent un « choc moral ».
En perturbant les normes de visibilité du corps féminin, les actions cherchent à provoquer surprise, indignation ou fascination. Cette rupture attire l’attention et contraint le public à regarder ce qui, autrement, resterait invisible.
Le corps militant devient alors un instrument destiné à interpeller directement le pouvoir. Les militantes investissent des lieux hautement symboliques ou sécurisés – églises, tribunaux, ambassades – afin d’y faire irruption de manière spectaculaire. Ce faisant, elles occupent physiquement l’espace public et rompent avec l’invisibilité historique du corps féminin dans l’arène politique.
Dans cette stratégie, l’image joue un rôle essentiel. L’objectif est de produire des images fortes, capables de circuler dans les médias et sur les réseaux sociaux. Sans cette captation visuelle du corps en action, la revendication est, pour le mouvement, presque inexistante.
Le corps devient ainsi un vecteur émotionnel. Qu’il soit peint, criant, simulant des blessures ou affrontant les forces de l’ordre, il sert à transmettre des affects – colère, indignation, solidarité – et à rendre visibles des formes d’oppression souvent abstraites.
On peut alors dire que le corps militant est un corps en représentation. Certaines militantes décrivent d’ailleurs leur tenue de combat – slogans peints, couronne de fleurs – comme un véritable costume qui leur confère une force particulière, une puissance qu’elles ne ressentent pas toujours dans leur vie quotidienne.

Le corps militant : une recomposition identitaire
Pour la militante, le corps n’est pas seulement un instrument stratégique destiné à interpeller le pouvoir ou les médias. Il devient aussi le lieu d’une recomposition identitaire profonde, voire d’un véritable dépassement de soi.
Au moment de l’action, de nombreuses activistes décrivent leur nudité politique de manière paradoxale. Loin d’être vécue comme une exposition fragile ou vulnérable, elle est souvent ressentie comme une forme d’armure. Certaines parlent même d’un déguisement guerrier qui les protège symboliquement face aux insultes, aux menaces ou aux coups.
Ce renversement de perception produit un sentiment de puissance très particulier. Durant l’action, les militantes évoquent fréquemment la sensation d’un corps « inébranlable », comme si la peur s’effaçait momentanément. Ce moment est parfois décrit comme une véritable libération, voire comme une forme de transgression jubilatoire : un instant où les normes sociales qui encadrent habituellement le corps féminin semblent suspendues.
Dans cette situation, le regard lui-même change de sens. Là où le corps féminin est habituellement soumis à un regard objectivant, le regard de la militante devient un regard qui défie le patriarcat. Le corps autrefois objet du regard devient alors corps sujet, capable de soutenir ce regard et de le retourner contre ceux qui cherchent à le contrôler.
Cette transformation s’accompagne également d’un processus de désinhibition et d’acceptation corporelle. La pratique du topless politique permet souvent aux militantes de prendre de la distance avec les complexes physiques et les injonctions esthétiques imposées par la société. Peu à peu, le corps cesse d’être un espace de honte ou de contrainte : il se déverrouille, se réapproprie, et devient un support d’affirmation.
Cette évolution passe aussi par un véritable apprentissage corporel. À travers l’entraînement et la préparation des actions, les militantes incorporent progressivement ce que l’on pourrait appeler une hexis guerrière. Elles apprennent par exemple à crier – geste simple mais puissant qui brise le conditionnement social des femmes à la discrétion et au calme. Elles adoptent également des postures corporelles droites et fermes, qui s’éloignent des codes de la féminité sexualisée. Enfin, elles développent des techniques de résistance physique lors des interpellations ou des expulsions par les forces de l’ordre.
Le corps militant devient ainsi un corps entraîné, préparé à affronter l’espace public et les rapports de force qu’il implique.

Un corps disputé dans l’espace social
Cependant, le corps militant ne se définit jamais uniquement par l’intention de celles qui l’exposent. Il existe aussi à travers le regard des autres : celui du public, des médias, des institutions ou des opposants. De ce fait, il devient le lieu d’un véritable conflit de sens.
Dès leurs premières actions, les militantes de FEMEN ont cherché à jouer avec ce mécanisme en opérant ce que l’on pourrait appeler un retournement du stigmate. Certaines actions initiales mettaient en scène un corps volontairement sexualisé – par exemple en reprenant les codes vestimentaires associés à la prostitution – afin de dénoncer le système prostitutionnel lui-même. Le corps était ainsi utilisé pour produire une dissociation entre l’apparence et le sens : ce qui semblait reproduire une image sexualisée visait en réalité à en révéler la violence et la marchandisation.
Mais cette stratégie ouvre aussi une bataille sémantique permanente. Les militantes affirment que leur corps est un instrument politique – « mon corps est une arme » – tandis que leurs opposants, certains médias ou parfois même les institutions judiciaires tendent à réinterpréter ces actions à travers des grilles morales ou sexuelles. Le geste militant peut alors être réduit à une provocation, à une indécence ou à un simple spectacle.
Dans ce contexte, les institutions tentent fréquemment de naturaliser le corps militant. En ramenant la nudité à sa seule dimension biologique ou sexuelle, elles cherchent à neutraliser sa portée politique. Le corps est ainsi renvoyé à ce qu’il serait « par nature », afin d’empêcher qu’il puisse être reconnu comme un véritable langage politique.
Autrement dit, le corps des militantes devient un terrain de lutte symbolique : un espace où s’affrontent différentes interprétations de ce qu’il signifie et de ce qu’il est légitime de montrer dans l’espace public.

Le corps militant face à la violence : retour du corps objet
Cependant, le corps militant n’est pas seulement un espace de réappropriation et de puissance. Il demeure aussi un corps exposé, parfois violemment.
Dans le cadre de ses engagements, Sophia a été à de nombreuses reprises victime de violences directes. Ces violences prennent des formes multiples : insultes, crachats, coups de poing, morsures, contraintes physiques, voire agressions sexuelles. Elles proviennent le plus souvent de militants opposés à ses actions – issus notamment de mouvements d’extrême droite ou de groupes religieux radicaux.
À ces violences militantes s’ajoutent parfois des violences institutionnelles. Lors des interventions policières, certaines activistes décrivent des pratiques particulièrement brutales : menottes serrées jusqu’à la douleur, contraintes physiques pour immobiliser les corps, gardes à vue répétées, ou encore placements dans des positions pouvant avoir une connotation sexuelle ou humiliantes.
Enfin, la confrontation avec l’institution judiciaire constitue une autre forme de pression. Les procès, les poursuites et les sanctions participent eux aussi à encadrer et à discipliner les corps militants.
Dans ces différentes situations, la violence est majoritairement exercée par des hommes – qu’il s’agisse d’opposants ou de représentants de l’autorité. Mais elle peut aussi être exercée par des femmes, notamment dans le cadre des interventions policières. Ce point rappelle une dimension importante des rapports de domination : les structures de pouvoir peuvent être reproduites par différents acteurs, indépendamment de leur sexe.
Ces violences rappellent fortement les logiques que nous évoquions plus tôt : celles du corps objet. Lorsque le corps féminin devient support de contestation politique, il peut redevenir un corps à maîtriser, à immobiliser, à punir. La violence fonctionne alors comme un mécanisme de rappel à l’ordre, destiné à réaffirmer les frontières de ce qui est jugé acceptable dans l’espace public.

Le paradoxe d’un corps à la fois menacé et protégé
Et pourtant, une autre dimension vient complexifier cette situation.
En raison des menaces dont elle fait l’objet, Sophia est parfois accompagnée lors de certaines interventions publiques – conférences, débats ou forums – par des agents de la Direction générale de la sécurité intérieure.
Autrement dit, le même corps peut être réprimé dans certaines situations et protégé dans d’autres.
Ce paradoxe est particulièrement révélateur des tensions qui entourent le corps militant. D’un côté, il est perçu comme un corps perturbateur, qui transgresse les normes sociales et peut justifier l’intervention coercitive des institutions. De l’autre, il devient un corps menacé, que l’État reconnaît comme une cible potentielle de violences politiques et qu’il juge nécessaire de protéger.
Le corps de la militante se retrouve ainsi pris dans une double logique institutionnelle :
à la fois objet de contrôle et objet de protection.
Cette ambivalence souligne la place profondément conflictuelle du corps militant dans l’espace public. Il dérange, il inquiète, il provoque des réactions violentes – et c’est précisément pour cela qu’il devient un enjeu politique.

Le corps comme champ de bataille
Au fond, le corps de Sophia illustre de manière très concrète l’idée qui traverse toute cette réflexion : le corps des militantes est un véritable champ de bataille.
Un espace où se confrontent différentes forces : domination et émancipation, violence et résistance, contrôle et protection.
Son corps porte les traces de ces affrontements – parfois de manière très littérale, à travers les blessures, les cicatrices ou les contraintes physiques subies.
Mais il porte aussi la preuve qu’un corps peut être à la fois vulnérable et puissant, exposé et résistant, individuel et profondément collectif.
Et c’est peut-être là que réside la dimension la plus forte de cet engagement : dans cette capacité à transformer un corps longtemps réduit à l’objet du pouvoir en lieu même de la contestation du pouvoir.