« Orphée et Pythagore : aux sources du véganisme antique » – Marie Platon – 20 novembre 2025

Argument:
Et si le premier des poètes et le père des mathématiques étaient les précurseurs de la doctrine végane?

Introduction par Laurent Cournarie:
Darwin que nous avons quitté la semaine passée a pu déclarer que « le classement des formes, des fonctions organiques et des régimes a montré d’une façon évidente que la nourriture normale de l’homme est végétale […] et que nous ne sommes pas destinés à concourir avec les bêtes sauvages ou les animaux carnivores ». Voilà une déclaration qui nous conduit à notre sujet du jour.
Si le mot « véganisme » est moderne, ce qui s’apparente à sa pratique a été recommandée comme condition d’une vie bonne et sage par plusieurs penseurs antiques (1). En quelque sorte : Be philosopher, go vegan ! Jamblique rapporte par exemple que Pythagore condamnait la chasse et les sacrifices sanglants, comparait la consommation de la chair animale à un festin barbare, préférait les tissus en lin plutôt qu’en laine, portait des chaussures en écorce d’arbre. C’est cette origine antique du véganisme, sous le double patronage poétique d’Orphée et mathématico-philosophique de Pythagore, que Mme Platon a choisi de traiter pour nous aujourd’hui. En la remerciant pour sa 3ème participation, je nous souhaite une conférence à consommer sans modération ni interdiction.

(1) par exemple au Ier s. ap. J.-C : Plutarque, Sur l’usage des viandes, Sénèque, Lettres à Lucilius (108), Ovide, Métamorphoses ; et plus tardivement encore, au IIIème s. Jamblique donc, Vie de Pythagore ou Porphyre, De l’abstinence.

Podcast:
https://audioblog.arteradio.com/blog/263194/podcast/264308/orphee-et-pythagore-aux-sources-du-veganisme-antique-marie-platon-20-11-2025

Diaporama:

Texte de la conférence:


« Orphée et Pythagore, aux sources du véganisme antique ».

De nos jours, le végétarisme, régime alimentaire reposant sur le refus toute nourriture carnée, ainsi que le véganisme, mode de vie qui refuse l’exploitation des animaux, ont leurs adeptes, leurs militants (des associations luttant contre les souffrances infligées aux animaux dans les élevages, les abattoirs, les laboratoires etc.), leurs penseurs également, tels le philosophe australien Peter Singer.
De telles réflexions sur la consommation de produits d’origine animale n’étaient pas inconnues du monde gréco-romain, même si les termes « végétarisme » et « véganisme » (néologismes d’origine anglaise) n’ont pas d’équivalent dans la langue grecque ancienne : on parle plutôt d’« abstinence d’êtres animés ». Ainsi, au IVe siècle de notre ère, l’empereur-philosophe Julien (dit « Julien l’Apostat ») écrivait :

« Les uns supposent la consommation de viande conforme à la nature humaine, mais d’autres pensent qu’il ne convient pas du tout à l’homme d’en user ; cette question est l’objet de bien des discussions. En fait, si tu veux faire un effort, tu verras qu’il y a des essaims de livres sur le problème » (Contre les Cyniques ignorants, 362 p. C.).

Julien est un écrivain de l’Antiquité tardive, et il nous faut remonter le cours du temps jusqu’au VIe siècle avant J.-C pour rencontrer les premiers témoignages, dans le monde grec, de personnes revendiquant le choix d’un régime non-carné : les Orphiques et Pythagoriciens. Avant d’aborder les caractéristiques propres à chacun de ces deux sectes mystico-philosophiques, je voudrais au préalable rappeler quelques éléments concernant la place de la viande dans le régime alimentaire des Grecs de l’Antiquité
En Grèce ancienne, ce sont les céréales (épeautre, blé dur et orge) qui sont la base de l’alimentation, réduites en gruau ou en farine pour fabriquer pains et galettes. La viande n’était pas consommée quotidiennement pour des raisons économiques (à l’époque d’Aristophane, un cochon de lait coûte trois drachmes, soit trois jours de travail d’un ouvrier de chantier public), cependant elle faisait pleinement partie de l’alimentation et sa consommation ne se limitait pas aux fêtes religieuses comme on l’a longtemps pensé. La preuve en est qu’Hippocrate, dans son traité Du Régime (II, 46-47) examine les qualités et propriétés médicales (sécheresse/humidité) des différentes viandes (animaux d’élevage ou gibiers) qui entrent dans l’alimentation humaine. On dispose également de sources écrites non-littéraires qui confirment cela, en particulier cette lettre datant du IIIe s. de notre ère et retrouvée en Égypte – alors sous domination romaine. Elle est écrite en grec par un certain Héraclidès à son frère Petepsais pour lui passer commande entre autres de « 20 oiseaux à 4 drachmes chacun ou même plus ». Comme le prouve cette « liste de course », on consommait donc de la viande quand on le pouvait le faire, quand on en avait les moyens, et évidemment lors des grandes occasions.
Pourquoi donc se priver de nourriture carnée au risque de se marginaliser, s’exclure de la vie civique dont l’un des temps forts étaient les fêtes religieuses avec sacrifices d’animaux et partage des viandes des victimes ? Le refus de consommer de la viande peut se justifier par des convictions religieuses et morales, il s’inscrit notamment dans une ascèse qui est le mode de vie affirmé par les philosophes et leur permet ainsi d’affirmer, afficher leur identité, leur appartenance à une secte philosophique ou mystique, telle que par exemple l’Orphisme.

  1. L’Orphisme

Le mouvement orphique se rattache à Orphée, personnage mythique pour nous mais bien réel pour les Anciens. Il aurait vécu bien avant la guerre de Troie, aurait participé à l’expédition des Argonautes. Connu pour être le premier poète, il est associé à plusieurs « mystères », dont celui de Dionysos. Dans la cosmogonie orphique, Éros primordial offre l’empire du monde à Zagreus, première incarnation de Dionysos, un des enfants de Zeus. Les Titans, jaloux, s’emparent de lui, le démembrent, le font bouillir et le dévorent. Zeus, horrifié par ce crime, foudroie les Titans, et de leurs cendres naissent les hommes, marqués par cette double ascendance – la part des Titans qui pousse l’homme à faire le mal et l’énergie divine de Dionysos, qui l’incite à faire le Bien. En outre, à la suite du meurtre de Zagreus-Dionysos, sa mère, Perséphone, a condamné l’Homme à errer de vie charnelle en vie charnelle (réincarnations). Le poète-musicien Orphée, auquel on prête des pouvoirs magiques (au VIe siècle, Simonide de Céos écrit de lui : « Au rythme du doux chant, en cortèges nombreux, voletaient les oiseaux au-dessus de sa tête et sautaient les poissons, quittant les fonds ombreux »), est là pour guider les âmes des initiés dans l’autre monde et les aide à se libérer des éternelles réincarnations.
Pour cela, les initiés doivent mener une vie pure, respectant un certain nombre de règles et d’interdictions, dont les unes sont alimentaires et les autres vestimentaires. Ne pas porter des vêtements de laine (on retrouve cette idée de la prohibition de la laine développée dans L’Apologie d’Apulée : « En effet la laine, dépouille enlevée à un animal sans énergie, à un vil bétail, est une substance déclarée profane, même dès le temps où Orphée et Pythagore instituaient leur rituel. »), porter des habits de couleur blanche, ne pas entrer en contact avec un cadavre, autant de refus de ce qui appartient au monde de la mort. Sur le plan alimentaire, le régime orphique se caractérise essentiellement par le refus de manger « ce qui est animé » et par le souci de consommer seulement ce qui n’est pas « vivant ». L’œuf, principe de la naissance des dieux, ne devait pas non plus être consommé. Dans Les Lois, Platon qualifiait d’ailleurs le régime de ceux « qui mangeaient de tout ce qui est inanimé, mais s’abstenaient de tout ce qui a vie, de « régime orphique » ». Dans les Grenouilles d’Aristophane (v. 1032), Eschyle explique qu’ « Orphée a enseigné aux hommes à s’abstenir de phonoi ». Littéralement, phonos signifie « meurtre », mais c’est aussi le nom réservé au sacrifice sanglant dans toute une tradition religieuse.
Le souci c’est que l’on n’a quasiment pas de sources directes pour connaître la doctrine orphique, en dehors du papyrus de Derveni et des lamelles d’or trouvée dans des tombes. Elles servaient de viatique pour l’au-delà aux sympathisants du mouvement afin qu’ils ne se trompent pas de chemin dans l’Hadès et puissent arriver à Perséphone et confesser leur pureté pour échapper au cycle des renaissances. Les sources littéraires que nous possédons sont apocryphes et tardives, aussi notre connaissance réelle de l’orphisme reste-t-elle lacunaire. On rencontre le même problème pour le pythagorisme, courant de pensée plus tardif que l’orphisme et qui a vraisemblablement été influencé par ce dernier.

  1. Le Pythagorisme

L’école fondée par Pythagore (580-495 av. J.-C.) en Italie du Sud (Crotone) est une confrérie à la fois scientifique et religieuse : le pythagorisme repose en effet sur une initiation et propose à ses adeptes un mode de vie éthique et alimentaire, ainsi que des recherches scientifiques. Mais ce n’est qu’à partir du IIIe siècle ap. J.-C. qu’apparaissent les premiers exposés relatifs au mode de vie pythagoricien. Donc là encore, on a affaire à des sources problématiques, avec un important décalage temporel.
Chez les disciples de Pythagore, le végétarisme apparaît à l’arrière-plan de l’enseignement de la métempsycose : si l’âme humaine peut entrer au cours de cycles de réincarnation dans « d’autres formes d’êtres vivants », il en résulte « la parenté de tous les êtres dotés d’une âme », mais aussi l’idée que l’abattage d’un être vivant équivaut à un meurtre, voire à du cannibalisme. Le poète romain Ovide a rendu particulièrement prégnant cet interdit dans le dernier livre de ses Métamorphoses, où il fait dire à Pythagore :

« Ces corps, où peut-être est l’âme de nos parents,
D’un frère, d’un allié, ou d’un homme en tout cas,
Laissons-les vivre en paix, sans dévorer leur chair
Et charger nos tablées des festins de Thyeste ! » (Mét. XV, 459-462 trad. O. Sers)

Le mathématicien Eudoxe de Cnide exagère encore plus le besoin de Pythagore de pureté rituelle et son refus catégorique de verser le sang, en supposant qu’il n’aurait pas seulement refusé de manger des créatures animées, mais qu’il évitait aussi tout contact avec des cuisiniers et des chasseurs. Mais le renoncement à la consommation de viande était-il toujours aussi strict pour tous les Pythagoriciens ?
On sait par plusieurs témoignages, notamment celui de Jamblique (250-330 ap. J.-C.), que la vie des Pythagoriciens était ritualisée au moyen d’interdits et de prescriptions innombrables. Même des broutilles quotidiennes comme enfiler des chaussures étaient scrupuleusement réglées (il fallait toujours commencer par le pied droit !). De très nombreuses prescriptions rituelles concernent le sacrifice et l’alimentation. Jamblique liste, entre autres, les règles et interdits suivants :
– renoncer aux sacrifices sanglants pour la mantique (Jamblique, Vie de Pythagore, 147). (le sang est considéré comme une souillure)
– renoncer à la peau d’un animal pour habit (Jamblique, Vie de Pythagore, 149).
– faire aux dieux des offrandes d’encens, de millet, de plats cuisinés, de rayons de miel, de myrrhe et d’autres parfums à brûler, mais pas de créatures vivantes (Jamblique, Vie de Pythagore, 150).
– même un pou ne doit pas être tué dans un sanctuaire (Jamblique, Vie de Pythagore, 154).
En ce qui concerne l’alimentation :
– sont prohibés les coqs blancs car ils sont sacrés pour la lune, et les poissons puisqu’ils sont sacrés pour les dieux. (Jamblique, Protreptique, 21 n°5)
– En général, des animaux qui ne doivent pas être sacrifiés car l’âme humaine peut entrer en eux seuls – c’est le cas en particulier du mouton et du bœuf, deux animaux domestiques proches de l’homme. (Jamblique, Vie de Pythagore, 85).
– En plus, il est interdit de consommer certaines parties du corps d’un animal comme l’utérus et le cœur ainsi que la cervelle, mais aussi les reins et les organes sexuels – les parties supposées receler le siège de la vie, de la croissance et de la génération.
Il y a là une contradiction apparente : est-ce la consommation de toute nourriture carnée qui est interdite ou bien seulement celle de certaines viandes ou certaines pièces de boucherie bien spécifiques ? Marcel Détienne (Les Jardins d’Adonis) résout la contradiction apparente des énoncés en démontrant que ces deux orientations du pythagorisme étaient complémentaires : certains membres de la secte, à l’écart du monde, cherchaient dans un végétarisme strict et une vie ascétique une purification de leur âme et un rapprochement avec les dieux tandis que d’autres, engagés dans la cité, admettaient les sacrifices de certaines animaux et l’alimentation carnée, le non-abattage du bœuf suffisant à les faire passer pour végétariens. Le végétarisme le plus strict restait probablement limité au cercle interne de la communauté pythagoricienne.

Ces doctrines ont-elles connu une large diffusion ? Il ne faut pas perdre de vue que le végétarisme/véganisme antique ne concerne qu’une très faible minorité de la population (même s’il nous est impossible de la quantifier aujourd’hui), essentiellement des cercles de lettrés sensibles aux idées philosophiques. Les Orphiques et les Pythagoriciens s’adressaient à une élite (sociale et intellectuelle), un tout petit nombre d’initiés, et ne cherchaient nullement à faire du prosélytisme ou du militantisme en faveur des droits des animaux. Ce qui importe aux adeptes d’Orphée ou de Pythagore, c’est la destinée de leur âme après la mort, dans une démarche de quête du salut individuel.

Y avait-il des critiques à l’encontre de ces pratiques ? Les végétariens ne semblent pas avoir été attaqués pour leur pratique ou mis en marge de la société. Toutefois, suivant les périodes, on constate parfois des tensions ou bien des polémiques entre les abstinents et les « carnivores », qui sont davantage le résultat d’un contexte politique, social tendu, que d’une attaque réelle de la pratique. Ainsi le jeune Sénèque, sous Tibère (qui avait interdit les cultes orientaux, notamment celui d’Isis), dut renoncer au végétarisme – auquel il s’était converti sous l’influence de son maître, le pythagoricien Sotion — à la demande de son père par crainte de paraître superstitieux.

Y a-t-il un lien entre le Pythagorisme et les doctrines orientales telles que le Bouddhisme ? La croyance dans la transmigration des âmes est apparue dans le monde grec en même temps qu’en Inde mais on n’a pas pu jusqu’ici établir de lien historique entre la doctrine de Pythagore et celle de Bouddha. En revanche, il existe de nombreuses convergences avec le jaïnisme en Inde (qui repose sur la croyance que les êtres libérés du karma deviennent eux-mêmes des dieux).
À noter que le refus des nourritures carnées existe aussi dans d’autres cultes et groupes sacerdotaux : chez les dévots d’Isis par exemple, ou encore chez les flamines de Jupiter, soumis à des règles extrêmement strictes parmi lesquelles figure l’abstention de viande. En effet, tout contact avec un cadavre est source de souillure. Beaucoup de philosophes également recommandaient une alimentation sobre et frugale (privilégiant les mets végétaux), sans être à proprement parler végétariens.