L’insécurité sociale ou la société du précariat selon Robert Castel. Angélique Gomez-Samaran 6-12-2021

 L’insécurité sociale ou la société du précariat selon Robert Castel  

Angélique Gomes-Samaran

Le podcast : https://soundcloud.com/user-991517211/linsecurite-sociale-angelique-gomes-samaran-061221?utm_source=clipboard&utm_medium=text&utm_campaign=social_sharing

Robert CASTEL
Sociologue, philosophe
1933-2013
S’est fait connaître par des travaux critiques sur la psychiatrie dans les années 70 (une dizaine d’ouvrages écrits). Mais ce sont surtout ses travaux sur la question du salariat, de l’Etat social et de la société du précariat  qui lui ont valu une large notoriété.
A été directeur d’études à l’EHESS à Paris où il a dirigé le Centre d’études des mouvements sociaux.
A notamment publié « La gestion des risques » (éditions de Minuit, 1981), « Les métamorphoses de la question sociale » (éditions Fayard, 1995), « La montée des incertitudes » (éditions du Seuil, 2009), et, plus récemment « Changements et pensées du changement, échanges avec Robert Castel » avec Claude Martin (éditions La découverte, 2012).
Point de départ de l’intervention
1) les français.es sont traversé.e.s par des incertitudes, des inquiétudes.


2) le sentiment devenu dominant aujourd’hui est l’insécurité. Cette insécurité s’étend à toutes les sphères la vie : personnelle, familiale, sociale, professionnelle. Elle se traduit par des incertitudes quant à l’intégration sur marché du travail, des inquiétudes quant à l’indépendance économique et le financement des institutions, la peur du terrorisme…


Pour autant, nous n’avons jamais vécu dans une France aussi sure.
Géographiquement, cette infographie qui montre les pays dans lesquels des affrontements armés impliquant des forces d’État et/ou des groupes rebelles ont été signalés en 2021, nous permet de constater que les pays d’Europe occidentalesont plutôt épargnés contrairement à plusieurs régions d’Afrique (Nord, Ouest, Centre, Est), les Porche et Moyen-Orient, par exemple.


Historiquement, si une des raisons de la construction de l’Union Européenne était le dépassement des rivalités entre les peuples et les dirigeants européens et, de fait, la pacification de la zone, pour les générations actuelles, la paix est devenue une normalité, une évidence.


Ce constat en apparence contradictoire permet de mettre en évidence que :
1) le sentiment d’insécurité n’est pas proportionnel au niveau de protection d’une population : il est aujourd’hui plutôt en lien avec des anticipations négatives, des inquiétudes liées à la fragilisation du système et  donc à la pérennité des protections (santé, vieillesse, chômage…) dans des contextes économiques aléatoires.
Plusieurs mutations sociales et structurelles ont été à l’œuvre :
Passage des solidarités traditionnelles à l’Etat social.
Passage des vulnérabilités collectives à la protection sociale du travailleur. 
Tensions entre liberté et sécurité (exemple COVID : plus de sécurité = plus d’intervention de l’Etat au détriment des libertés individuelles).
2) la plupart des risques ayant été maîtrisés, s’est développée une intolérance à l’insécurité avec pour conséquence le désir d’une anticipation toujours plus grande de ces risques. A un niveau de protection atteint, les risques résiduels apparaissent inacceptables.
Plusieurs mutations sociales et structurelles ont été à l’œuvre :
Passage de la réparation à la prévention.
Passage d’une gestion des « populations à risques » (constat du danger) à une gestion des facteurs de risques (probabilités de survenue).
Passage d’une société du progrès social à une société de la peur.
Illustration par Robert Castel de ces glissements : « autrefois – mais cela existe encore malheureusement aujourd’hui dans quelques endroits – l’humanité aurait été très satisfaite d’avoir simplement à manger, car le risque de la famine a été longtemps un risque réel. Mais aujourd’hui, dans des pays comme les nôtres en tout cas, ce risque a été jugulé et les gens regardent avec inquiétude leur assiette. Ils ont peur d’avaler un produit cancérigène ou d’attraper la maladie de la vache folle, etc. Et finalement, la peur de manger peut remplacer pour certains la peur de ne pas avoir à manger[1] ».
Le sentiment d’insécurité relayé par les médias, exploité par des partis politiques de manière peu scrupuleuse n’existe pas en soi, c’est une construction socialement et historiquement située d’un rapport aux protections. Cette construction dépend à la fois des risques existant à un moment donné, et de la capacité que nous avons ou pas à les prendre en charge.

A quels risques sommes-nous soumis ?

Un risque, c’est un événement prévisible, dont on peut calculer les coûts et que l’on peut maîtriser en le mutualisant, c’est-à-dire en assurant sa prise en charge collective.  
Les acteurs de cette mutualisation des risques sont publics (Etat, collectivités territoriales), privés à but non lucratif à travers les organismes sociaux (CPAM, CAF…), et privés à but lucratif à travers les compagnies d’assurance.
Nous sommes soumis.es à trois principaux risques dans nos sociétés contemporaines :
1. les « risques civils », en lien avec la délinquance, qui menacent l’intégrité des biens et des personnes (vols, violences, délits, crimes, incivilités) et renvoient à la problématique de l’Etat de droit et ses deux institutions spécialisées : la police et la justice.
2. Les « nouveaux risques » qui englobent les conséquences catastrophiques et non maîtrisées du développement de la Science, de la Technique et de l’exploitation abusive des ressources naturelles. C’est par exemple, le réchauffement climatique, l’explosion de l’usine AZF, l’exposition à des substances dangereuses/toxiques, les différentes épidémies/pandémies (SRAS, Coronavirus, grippe aviaire..).
3. Les « risques sociaux » en lien avec le développement, à partir de la seconde guerre mondiale, de la société assurantielle et de la mutualisation des risques. (Risques que nous développerons plus bas)
Les risques reposent sur des dimensions différentes mais peuvent survenir de manière synchrone et se cumuler ou asynchrone et se succéder. Par exemple les « nouveaux risques » s’agrègent aux autres comme un peur latente et contribuent à construire/entretenir l’image une société avec un avenir sombre.

Focale sur les risques sociaux

Qu’est-ce que c’est ?
« Être dans l’insécurité sociale, c’est être à la merci du moindre aléa de l’existence. Par exemple, une maladie, un accident ou une interruption de travail, peuvent rompre le cours de la vie et faire basculer un individu dans l’assistance, voire dans la déchéance sociale[1] ».

Histoire de l’assurance des risques sociaux
Lentement, l’Etat social s’est installé, clé de voute d’un système de protections. Il s’est mis en place d’abord à direction des plus défavorisés qui représentaient une majorité part de la population. Il ne s’agissait pas de redistribuer les ressources de façon égalitaire, mais de donner un minimum de ressources et de droits pour que cette catégorie sociale, invisible auparavant, puisse mener une existence avec un minimum d’indépendance pour participer à la vie sociale.
Après le Seconde Guerre mondiale, le système s’est généralisé et organisé autour de la protection sociale qui couvre les principaux risques sociaux : maladie, maternité, invalidité, décès, handicap et logement, accidents de travail et maladies professionnelles, vieillesse et veuvage. La mutualisation aménage des solidarités intra et intergénérationnelles (des bien-portants vers les malades, des jeunes actifs vers les seniors retraités).

Problèmes contemporains du système
Les structures de l’Etat social sont aujourd’hui affaiblies, remises en cause sur au moins quatre dimensions :
1) le financement, largement fondé sur les cotisations sociales, est menacé par le chômage de masse, la précarisation des statuts, les déficits budgétaires et la dette ;
2) la généralisation du système à tous les citoyens sociaux est remise en cause en raison du nombre croissant de personnes se situant aux frontières entre emploi et chômage et entre emploi et inactivité, ces personnes ne bénéficiant pas ou bien partiellement des droits et protections ;
3) l’efficacité de la prise en charge est remise en cause à travers l’apparition de nouveaux risques sociaux comme la dépendance qui augmente à mesure que l’espérance de vie augmente, ou encore la dissociation familiale comme les familles monoparentales qui cumulent pauvreté et précarité.
4) dans un contexte de mondialisation, l’Etat social est souvent perçu comme un obstacle au libre déploiement de la concurrence et l’épanouissement du marché libéral. Les surcoûts imposés au travail par les cotisations sociales entravent la compétitivité.

Le processus de désaffiliation au principe des nouveaux risques sociaux

Les « naufragés de la société salariale » comme les qualifie Robert Castel (chômeur de longue durée, bénéficiaires du RSA, jeune en quête d’emploi, de stages, etc.) ont subi un processus de désaffiliation (mot préféré par l’auteur à celui d’exclusion) i.e. qu’ils ont décroché d’une trajectoire où ils avaient support et protection. Ces populations sont menacées par l’insuffisance de ressources matérielles mais également par la labilité de leur tissu relationnel (famille, voisinage, ami.e.s). 

Robert Castel distingue trois zones schématisant le passage de l’intégration à la désaffiliation : 
– la zone d’intégration (travail permanent et supports relationnels solides), 
– la zone de vulnérabilité (précarité du travail et fragilité relationnelle),
– la zone de désaffiliation (absence de travail et isolement social).



Bibliographie

Robert CASTEL, « Les métamorphoses de la question sociale« , Editions Fayard, Paris, 1995, 
Robert CASTEL, « La montée des incertitudes« , Editions du Seuil, Collection La couleur des idées, Paris, 2009.
Robert CASTEL, « L’INSÉCURITÉ SOCIALE : QU’EST-CE QU’ÊTRE PROTÉGÉ ? ». Texte communiqué à partir de la rencontre-débat du 16 décembre 2004 organisée par le Centre de Ressources Politique de la Ville en Essonne.


[1] Ibid.


[1] Robert CASTEL, « L’INSÉCURITÉ SOCIALE : QU’EST-CE QU’ÊTRE PROTÉGÉ ? ». Texte communiqué à partir de la rencontre-débat du 16 décembre 2004 organisée par le Centre de Ressources Politique de la Ville en Essonne.

« Entrez, il y a des dieux aussi dans la cuisine » (Héraclite) L. Cournarie 16-11-21.

« Entrez, il y a des dieux aussi dans la cuisine » (Héraclite).
Conférence inaugurale des Midi-Conférences

Laurent Cournarie

(16 novembre 2021)

Le Podcast : https://soundcloud.com/user-991517211/entrez-il-y-a-aussi-des-dieux-dans-la-cuisine-laurent-cournarie?utm_source=clipboard&utm_medium=text&utm_campaign=social_sharing

« « A vrai dire, certains de ces êtres n’offrent pas un aspect agréable ; mais la connaissance du plan de la Nature (ἡ δημιουργήσασα φύσιϛ) en eux réserve à ceux qui peuvent saisir les causes … des jouissances inexprimables (ἀμηχάνους ἡδονὰς). (…) Il ne faut donc pas céder à une répugnance enfantine et nous détourner de l’étude du moindre de ces animaux. En toutes les parties de la Nature il y a des merveilles (Ἐν πᾶσι γὰρ τοῖς φυσικοῖς ἔνεστί τι θαυμαστόν) ; on dit qu’Héraclite, à des visiteurs étrangers qui, l’ayant trouvé se chauffant au feu de sa cuisine (πρόϛ τῷ ἴπνῷ), hésitaient à entrer, fit cette remarque : “Entrez, il y a des dieux aussi dans la cuisine” (εἶναι γὰρ καὶ ἐνταῦθα θεούς). Eh bien, de même entrons sans dégoût dans l’étude de chaque espèce animale : en chacune, il y a de la nature et de la beauté. Ce n’est pas le hasard, mais la finalité qui règne dans les œuvres de la nature, et à un haut degré ; or, la finalité qui régit la constitution ou la production d’un être est précisément ce qui donne lieu à la beauté ». (Aristote, Traité sur les parties des animaux, 645a, traduction J.-M. Leblond, Paris, Aubier, 1945, p. 119).

Monsieur le Proviseur, chers collègues et membres du personnel, chers élèves, merci de votre présence et bienvenue à toutes et à tous.

J’ai la responsabilité mais aussi le privilège d’inaugurer ce nouveau projet dans l’établissement, nommé les Midi-Conférences. Ce titre condense l’idée d’organiser des Mini-Conférences à midi, au lycée Saint-Sernin, en Midi-Pyrénées. Le soleil du logo officiel que vous découvrez sur les affiches, réalisées par trois élèves de terminale dont on salue le travail et l’engagement, illustre cette fusion entre le milieu du jour (midi) et le point cardinal (le Sud, le Midi), sous la maxi-verticale, pour ainsi dire, du clocher de la basilique Saint-Sernin. Mon intervention n’est pas la première Midi-Conférence mais la présentation de l’esprit des Midi-conférences : leur origine, leurs modalités et les convictions de base qui les sous-tendent.
1. Pour marquer le passage au XXIè siècle, en 2000 a été lancé en France un projet soutenu par le Ministère de la culture de l’époque, placé sous la direction du philosophe Yves Michaud, et intitulé : « L’université de tous les savoirs ». Du 1er janvier au 31 décembre de cette année-là, 366 leçons magistrales ont été prononcées au Conservatoire national des arts et métiers par des spécialistes de renommée internationale[1], sur tous les aspects et sur tous les problèmes nouveaux du savoir contemporain[2]
Toutes proportions gardées — car je n’oserai me comparer à Y. Michaud et il n’y a pas, je crois, parmi nous, ou pas encore, de prix Nobel ! — les Midi-Conférences s’inspirent très modestement et lointainement de ce projet qui pourrait se nommer comparativement : « Le lycée de tous les savoirs ». Mais pour être modeste dans son format et ses ambitions (sans la périodicité et sans la visée encyclopédique), il n’en demeure pas moins original, à plus d’un titre. 
En effet, il s’agit de s’appuyer sur la richesse et la diversité des enseignements au lycée Saint-Sernin, pour proposer à tous les élèves (de la seconde à la khâgne) et à tout le personnel (1èreoriginalité), en marge des cours, voire des programmes (2ème originalité), à la pause méridienne, sans aucune contrainte institutionnelle ou didactique (3ème originalité), des conférences au format court (15 minutes), assurées bénévolement par les enseignants de toutes les disciplines (4ème originalité), du secondaire aux classes préparatoires, sur tous les sujets possibles (5ème originalité). Cet ancrage dans les ressources intellectuelles de l’établissement autour d’un projet rassemblant toute la communauté éducative est l’assise même des Midi-Conférences.
Ensuite, dans ce cadre où de fait les divisions habituelles qui organisent et rythment la vie scolaire des enseignants et des élèves (niveaux, classes…), seront très ponctuellement mises entre parenthèses, les Midi-conférences visent à instaurer un autre rapport aux savoirs, un peu décalé, plus direct, plus libre aussi, le tout dans un éclectisme assumé et, si possible, joyeux. Donc quelque chose qui ressemblerait à un savoir inclusif, un savoir gai et un savoir universel.
Ainsi, le temps d’une récréation sérieuse (puisque ce sont des conférences), l’école pourrait retrouver l’antique vocation de son nom (Scholè : le loisir, l’occupation studieuse) et le lycée un peu plus l’ambition pluridisciplinaire de son fondateur (Aristote).
2. Concrètement, est prévue, pour commencer au moins, une conférence hebdomadaire entre 12h et 14h, à horaire variable, entre novembre et début juin, enregistrée (donc podcastable) et publiée en résumé ou intégralement sur le blog prepasaintsernin.com, d’une durée de 15 minutes, suivies de 5 minutes d’échanges (elles non enregistrées) avec le public. Enfin le CDI, assurera l’actualité bibliographique autour de chaque conférence et la communication sur les réseaux sociaux.
3. L’ensemble du projet s’articule autour de quelques convictions de base qu’on espère fédératrices.
La première reconnaît la valeur supérieure du savoir, en soi et dans l’éducation. Enseigner c’est avant tout apprendre, c’est-à-dire transmettre du savoir. Le savoir oblige chacun à s’ouvrir non seulement à ce que par définition il ignore et à ce qu’il n’est pas, mais aussi à se penser lui-même comme engagé dans un processus indéfini d’apprentissage et de connaissance du monde — processus qui le dépasse et qui est la vie même de l’esprit. C’est cette primauté du savoir au lycée que les Midi-conférences entendent défendre à leur façon.
Ensuite, il s’agit de s’appuyer sur la diversité des savoirs. Le savoir est évidemment multiple, en mouvement, en rectification permanente. Les champs disciplinaires se redéfinissent et redessinent sans cesse leurs frontières. C’est pourquoi il est nécessaire de les croiser et de les faire circuler autant que possible, sans autre prétexte que leur mise à disposition pour la réflexion individuelle et collective. Redonner de la liberté, de la fraîcheur, de la curiosité entre nous, partager nos savoirs, nos recherches, nos passions, en dehors des enseignements eux-mêmes, sans tutelle ni contrainte académique, c’est la deuxième ambition des Midi-conférences.
La troisième conviction relève d’un principe, portant sur l’égalité des savoirs. Ce principe, comme la plupart des principes, est discutable. Aussi pourrait-il faire l’objet d’une Midi-conférence, voire de plusieurs. Est-il vrai, et quelles seraient les raisons suffisantes pour le croire, qu’un savoir prétendu est vraiment un savoir et que, partant, un savoir en vaut un autre ? Il faudrait se demander ce qui fait qu’un savoir est un savoir, distinguer plusieurs formes de savoirs, selon l’objet, la méthode, le régime de preuves, etc. Autrement dit, l’épistémologie des savoirs est une tâche à reprendre constamment, et peut-être aujourd’hui plus que jamais s’il est vrai que nous vivons l’époque dite de la « post-vérité » — ce thème pourrait par exemple donner lieu à une Midi-Conférence.


Ce principe pour contestable qu’il soit, n’en donne pas moins sa justification au titre un peu insolite que j’ai proposé pour cette conférence inaugurale : « Entrez, il y a des dieux aussi dans la cuisine ».
La formule fait référence à un propos d’Héraclite)[3] cité par Aristote au début de son traité de biologie intitulé : Les parties des animaux (voir le texte de référence)[4]. Des étrangers, venus s’entretenir avec Héraclite, le surprennent dans sa cuisine. Voyant qu’ils sont embarrassés et hésitent à entrer, Héraclite leur lance : “car à cet endroit aussi il y a des dieux” (εἶναι γὰρ καὶ ἐνταῦθα θεούς). 
La phrase est énigmatique. Que viennent faire les dieux dans une cuisine[5] ? Et que vient faire ici l’anecdote sur Héraclite dans notre propos ? 
En fait, il n’y a pas d’énigme, si l’on sait que les Grecs rendaient un culte domestique aux dieux pour la protection et la prospérité de la maison, comme Hestia, précisément la divinité du feu sacré et du foyer. Le même mot désigne avec une majuscule la déesse (Hestia) et avec une minuscule le foyer (hestia) qui s’organise autour d’un autel-foyer (hestia), dans le centre circulaire de la maison (oikos) où brûle l’encens, on grille la part de nourriture consacrée aux dieux, où la famille affirme son unité mais aussi reçoit l’étranger ainsi intégré à l’espace domestique (hestia)[6].
Mais dans le propos rapporté d’Héraclite, il est question de cuisine (de fourneau : ipnos) et non à proprement parler de hestia  (foyer, autel domestique). Les dieux dans la cuisine ne désignent donc pas exactement les dieux du foyer de la religion. Et c’est bien là la cause de l’embarras des visiteurs. Non seulement Héraclite ne va pas à leur rencontre et ne les reçoit pas près de l’autel du foyer (hestia) comme c’est la coutume, mais il les prie de venir le rejoindre, au fond de la maison, près du fourneau parce que, “là aussi”, il y a des dieux, dans le feu profane ou prosaïque du poêle comme dans le feu sacré de l’hestia.
Aristote reprend alors à son compte, dans le sens de sa conception finaliste[7] de la connaissance et de la nature, ce rapprochement par Héraclite entre le sacré et le profane, le divin et le trivial (vulgaire). De même que (καθάπερ) pour Héraclite il y a des dieux aussi dans le feu avec lequel on se chauffe et on fait la cuisine, de même (οὕτω) il y a, selon Aristote, dans toutes les productions de la nature (Ἐν πᾶσι γὰρ τοῖς φυσικοῖς ἔνεστί τι θαυμαστόν), y compris dans les animaux réputés les plus vils, des beautés, des vérités admirables qui révèlent le plan d’organisation ou la finalité de la nature (ἡ δημιουργήσασα φύσιϛ )[8].
L’enseignement qu’on pourrait tirer de l’anecdote ramène à notre sujet. Tout le réel ou tout dans le réel est intéressant. A qui s’en donne la peine, il y a des merveilles en toutes choses, non pas parce qu’elles seraient pleines de dieux (Héraclite) ou admirables de finalité (Aristote), mais parce qu’elles sont en elles-mêmes dignes d’intérêt et méritent d’être connues pour elles-mêmes. Autrement dit, tout est bon dans le savoir ; à tout, le savoir est bon. Et si tous les savoirs sont bons, alors d’une certaine façon, il y a égalité entre les savoirs et même égalité dans les plaisirs qu’ils procurent pour l’esprit, comme le plaide Aristote pour l’étude de la biologie et de tous les animaux en biologie.
Enfin, ces savoirs de toutes sortes méritent un mode de diffusion le plus libéral souhaitable. C’est pourquoi les Midi-Conférences veulent promouvoir un libre échange des savoirs entre toutes les disciplines, entre les élèves et les professeurs. Tous les sujets sont légitimes, et personne ne doit se sentir exclu de participer à ce projet d’établissement qui vise à réaffirmer, localement par ses principaux acteurs, que le lycée en général, et le lycée Saint-Sernin en particulier, est d’abord un lieu de savoir et même de tous les savoirs. 
En résumé, les Midi-Conférences essaient de donner consistance et vie à l’idée parfois vague de communauté éducative autour d’un projet autonome et collaboratif de brèves conférences sur les savoirs — et le programme du premier semestre en donne déjà une idée. Le projet fait le pari de l’intelligence et de la curiosité des élèves, de l’implication d’un cercle toujours plus large de professeurs, de l’intérêt du personnel, et du soutien, déjà acquis, de l’administration. 
Pour finir, si pareil projet, qui s’ajoute à une offre culturelle déjà copieuse au lycée Saint-Sernin, aiguise votre appétit, si vous n’avez rien de mieux à faire à midi, hormis de déjeuner, que d’assister à une mini-conférence, élève, membre du personnel, collègue, vous êtes toutes et tous les bienvenus. Le programme laisse le choix de la carte. Le menu sera parfois relevé et le palais surpris par des saveurs spéciales. Mais après tout, en y réfléchissant, la cuisine, c’est de la physique, de la chimie, de l’art, des mœurs, de l’histoire…, tout un ensemble mélangé de savoirs. A midi donc, au lycée Saint-Sernin, près des cuisines, ce sera la cuisine des savoirs. Finalement, j’aimerais pouvoir vous dire comme Héraclite à ses visiteurs : “Entrez, il y a aussi des dieux aux Midi-Conférences”.

En souhaitant à toutes et à tous une belle saison des Midi-Conférences 2021-2022.
Je vous remercie de votre attention.

Bibliographie

Aristote, Traité sur les parties des animaux, traduction J.-M. Leblond, Paris, Aubier, 1945.
Louis Robert, « Héraclite à son fourneau », Ecole pratique des Hautes études, Annuaire 1965-1966, 1965, pp. 61-73. https://www.persee.fr/doc/ephe_0000-0001_1965_num_1_1_4897
Jean-Pierre Vernant, « Hestia-Hermès. Sur l’expression religieuse de l’espace et du mouvement chez les Grecs », Mythe et pensée chez les grecs, Paris, La Découverte, 1990.
L’université de tous les savoirs : https://www.odilejacob.fr/catalogue/sciences/universite-de-tous-les-savoirs/

[1] Par exemple, des prix Nobel comme Claude Cohen-Tannoudji, Pierre-Gille de Gennes pour la physique, François Jacob pour les sciences du vivant ou une médaille Fields en mathématiques comme Alain Connes.
[2] Les conférences ont été publiées aux éditions Odile Jabob :  https://www.odilejacob.fr/catalogue/sciences/universite-de-tous-les-savoirs/
[3] Philosophe grec « pré-socratique » du VIème siècle avant J.-C. qui professe un devenir universel, ici représenté par Raphaël dans sa fresque de l’Ecole d’Athènes (Rome, Vatican, 1508-1512), en pensieroso sous les traits de Michel-Ange.
[4] Philosophe grec du IVème siècle avant J.-C. qui a fondé le Lycée où toutes les connaissances de son temps étaient enseignées (physique, biologie, “métaphysique”, logique, éthique, politique…) et qui fut le précepteur d’Alexandre.
[5] Cf. l’article de l’historien et épigraphiste Louis Robert, « Héraclite à son fourneau », 1965, https://www.persee.fr/doc/ephe_0000-0001_1965_num_1_1_4897.
[6] Hestia fait couple avec Hermès, elle la déesse du clos, du fixe, du repli de la communauté sur elle-même, lui le dieu du mouvement et du passage qui se tient aux portes, aux carrefours. Cf. l’étude de J.-P. Vernant, « Hestia-Hermès. Sur l’expression religieuse de l’espace et du mouvement chez les Grecs », Mythe et pensée chez les grecs, Paris, La Découverte, 1990.
[7] Le finalisme considère que toute chose a une fin et que la connaissance de la fin fait connaître la chose.
[8] Cf. supra, le passage plus complètement en texte joint.