Les universaux. Paul Laurens (2024)

(khôlle de l’étudiant P. Laurens (2024) dans le cadre du programme sur « La métaphysique »)

Entre le XIIe et le XIVe siècles, le concept des « universaux », issu de la philosophie antique, fut l’objet de la célèbre querelle des universaux. L’objet du  débat était de savoir si les universaux étaient des êtres réels (position réaliste), que ce soit au sein des choses de notre monde ou dans un monde transcendant ; ou si, comme le pensaient les nominalistes, les universaux n’étaient que des concepts ou des noms, n’ayant d’existence que dans le langage. Les débats auxquels ont donné lieu cette querelle, ainsi que sa réactualisation au XXe siècle, ont fait du problème des universaux un des problèmes centraux de la métaphysique.

Mais traiter des universaux suppose d’abord de trouver une définition sur laquelle réalistes et nominalistes pourraient s’accorder. On les définit généralement comme des propriétés qui ont un caractère universel, au sens où elles peuvent être dites de plusieurs (elles sont prédicables de plusieurs sujets, propres à plusieurs choses particulières). Par exemple, « girafe » ou « jaune » sont des universaux, partagés par toutes les girafes particulières. En fait, il suffit de choisir n’importe quel nom commun, adjectif ou verbe, et de le faire précéder par « le fait de » pour obtenir un universel : le fait d’être un chien, le fait de pondre des œufs, etc. Les universaux ne sont donc universels que dans le sens où ils s’appliquent universellement à tous les particuliers de leur « classe », par ex l’universel « girafe » peut être dit de toutes les girafes. Mais on pressent ici une sorte de tautologie… La question est en fait la suivante : la girafe possède-t-elle ses propriétés (long cou, 4 pattes, …) car elle est une girafe (réalisme), ou est-ce au contraire en raison des propriétés qu’elle possède qu’on l’appelle girafe (nominalisme) ? Si la position réaliste semble d’emblée plus difficile à admettre, voire absurde, on peut essayer de montrer qu’elle n’est pas totalement infondée. Le cœur du problème des universaux est celui de leur rapp avec les particuliers : les précèdent-ils ou sont-ils conçus à partir d’eux ? Et comment un universel pourrait-il être présent dans plusieurs particuliers ? Le concept d’universel englobe plusieurs autres concepts, comme celui d’essence (par ex, définir l’universel girafe consiste à déterminer la combinaison de propriétés spécifique à la girafe, et donc l’essence de la girafe). Une loi de la N peut être considérée comme un universel (la loi de l’attraction universelle consisterait ainsi à attribuer à tous les corps l’universel « exercer une force de gravité »). La question du statut ontol des universaux (qui peuvent avoir une existence matérielle, conceptuelle, transcendante, …) a donc des conséquences scient et métaph. On n’obtient pas la même métaph selon que l’on considère les universaux (et donc les essences) comme des réalités ou comme de simples noms, qui risquent de faire de la métaph une S purement verbale. Il faut donc étudier les avantages et les carences ontol des universaux : sont-ils indisp à la description du M ? Et quelles sont leurs alternatives ? 

Nous examinerons d’abord les forces et les limites de la conception réaliste des universaux, puis nous verrons que les conceptions nominalistes et la théorie des tropes constituent des alternatives séduisantes à ce réalisme, avant de nous demander si on ne peut cpdt tenter de le prendre au sérieux, en le recentrant sur le réalisme immanent.

I) A) Quelles sont les forces et limites d’une conception réaliste des universaux ? Il faut d’abord revenir sur la définition des universaux. C’est Aristote qui semble le premier évoquer les universaux, sans les nommer ainsi. Il écrit dans De l’interprétation : « Il y a des choses universelles et des choses singulières. J’appelle « universel » ce dont la nature est d’être affirmé de plusieurs sujets, et « singulier » ce qui ne le peut. » La question est alors de savoir si par « choses » (pragmata), Aristote entend des réalités concrètes ou des concepts. Le problème est soulevé par Porphyre de Tyr dans son Isagogè. Il s’agit de savoir si les universaux sont « des réalités subsistantes en elles-mêmes ou seulement de simples conceptions de l’esprit ». Mais, si l’on admet la première thèse, deux autres problèmes se présentent : les universaux, s’ils existent, sont-ils corporels ou incorporels ? Enfin, sont-ils séparés ou n’existent-ils que dans les choses ? Càd, existent-ils de manière transcendante ou immanente aux choses ? La position réaliste consiste à soutenir que les universaux existent réellement. Les propriétés partagées par plusieurs particuliers permettraient d’expliquer les ressemblances entre ces particuliers, leur appartenance à des espèces, ou mêmes leurs interactions causales (et jusqu’aux lois de la nature). Par exemple, la structure chimique de l’eau (une combinaison entre un atome d’oxygène et deux atomes d’hydrogènes) serait l’universel « eau », existant réellement dans chaque particulier composé d’eau, et qui expliquerait les ressemblances et les réactions des différentes eaux. Mais ce qu’on appelle ici universel est-il une propriété (la molécule d’eau) partagée à l’identique par plusieurs particuliers, ou bien quelque chose encore au-delà de toutes les molécules d’eau, qui ne seraient que les instanciations imparfaites et non identiques de l’Idée de molécule d’eau ? On retrouve ainsi les problèmes de Porphyre, qui dessinent l’opposition entre deux types de réalisme : un réalisme transcendant et un réalisme immanent.

B) Quels sont les arguments et avantages respectifs de ces deux réalismes ? Le réalisme transcendant correspond à celui de Platon et à sa théorie des Formes. Les choses sensibles nous semblent appartenir à des espèces ou types parce qu’elles sont les actualisations de Formes ou Idées intelligibles. Comme il l’écrit dans le Timée, « Il faut convenir qu’il existe premièrement ce qui reste identique à soi-même en tant qu’idée, qui ne naît ni ne meurt […] qui n’est accessible ni à la vue ni à un autre sens » et « deuxièmement ce qui a même nom et qui est semblable, mais qui est sensible, qui naît, qui est toujours en mouvement ». Seules les Idées seraient alors les vrais universaux. Les choses sensibles peuvent se ressembler, mais ne sont jamais entièrement identiques, et comme elles se modifient sans cesse, il serait impossible de les concevoir comme des universaux stables. On reconnaît pourtant que certains objets sensibles font partie d’une même catégorie. Il doit donc exister une Idée qui informe tous ces objets. Par exemple, c’est parce que tous les humains participent de l’Idée d’ « humanité » qu’ils sont des humains. Même si le rapport causal de l’Idée à la ch est difficile à concevoir et peut apparaître comme une hypothèse infondée, le concept d’entités intelligibles et séparées est compréhensible. Les entités mathématiques, comme le cercle, sont bien des universaux incorporels, chaque cercle particulier étant toujours imparfait. Tous les cercles sont qualifiées ainsi en référence à cet universel transcendant de cercle. L’idée d’universaux non instanciés peut aussi s’appliquer aux objets créés par la science. Par exemple, le nylon a été créé par réaction chimique en laboratoire, donc « être du nylon » était avant sa création un universel non instancié. Les universaux non instanciés pourraient donc être admis, sinon comme des Idées platoniciennes, du moins comme des possibles non actualisés voire non actualisables. Cependant, Aristote considère qu’il est impossible de concevoir un universel indépendamment des entités individuelles. Que signifierait l’humanité en dehors de tout humain particulier ? Les universaux sont immanents et ne peuvent exister que dans les choses. L’universel « être du nylon » n’existait pas avant l’invention du nylon, et l’universel « être un cercle » n’existerait pas s’il n’y avait aucun cercle. L’universel existe bien cependant : il est une propriété réelle, partagée par plusieurs particuliers, qui permet de comprendre leurs ressemblances. Ainsi, deux chiens ne font pas partie de la même espèce parce qu’ils se ressemblent, mais c’est au contraire parce qu’ils ont tous les deux en commun l’universel « chien » qu’ils se ressemblent. L’existence de tels universaux fonde la possibilité de la science, qui peut rechercher ce qui est vrai pour tous les particuliers d’un même type (chien, eau, pestiféré, …).

C) Ces deux réalismes ont cpdt des limites. Pour les universaux non instanciés, il semble qu’il y ait une contradiction entre affirmer qu’ils sont séparés des choses sensibles, qu’ils existent sur un plan intelligible, mais qu’en même temps ils interagissent avec les choses sensibles qui sont leur manifestation. La relation entre les universaux et les particuliers implique des régressions à l’infini, exposées par Platon lui-même dans le Parménide, puis reprises par Aristote dans sa Métaphysique avec l’argument du troisième homme. Dans le Parménide, l’Etranger soumet à Socrate ce problème : si les choses grandes sont grandes en vertu d’une Idée de Grandeur, elles ont en commun la grandeur. Mais cette grandeur qui leur est commune n’est ni la grandeur des choses particulières, ni l’Idée de Grandeur qui ne saurait s’incarner. Il s’agit donc d’une troisième grandeur. Or cette troisième grandeur, pour être une grandeur, doit avoir un rapport à une autre Idée de grandeur, ce qui implique de faire encore intervenir une autre grandeur pour comprendre ce rapport, et ce à l’infini. Il ne faut donc pas substantialiser les propriétés universelles, en faire des entités qui existeraient indépendamment des particuliers, car cela conduit à des impasses logiques : « aucun attribut universel n’est une substance », comme l’écrit Aristote dans sa Métaphysique. Pour autant, le réalisme immanent d’Aristote pose lui aussi des difficultés, notamment celui rapport entre particuliers et universaux : comment une propriété universelle peut-elle être présente à l’identique dans des individus différents ? Comment l’un peut-il exister dans le multiple tout en restant un ? Le simple fait qu’un universel existe dans deux entités différentes n’implique-t-il pas de concevoir deux universaux ? 

Bien que le réalisme immanent des universaux soit plus aisé à admettre que le réalisme transcendant, il aboutit donc lui aussi à des contradictions qui remettent en question la pertinence même du réalisme. Aller au bout du réalisme immanent n’implique-t-il pas de dissoudre complètement les universaux, pour ne plus les considérer que comme des concepts ?

II) A) Les conceptions nominalistes et la théorie des tropes apparaissent alors comme des alternatives séduisantes. Le nominalisme affirme que les universaux ne sont que des noms ou des concepts, conçus a posteriori à partir de ressemblances observées dans les choses, et non des propriétés universelles qui se retrouveraient à l’identique dans chaque chose et les expliqueraient. Guillaume d’Ockham affirme ainsi dans sa Somme de logique que « l’universel est une intention [autrement dit une conception] de l’âme apte à être attribuée à un grand nombre de sujets ». Les universaux n’existent que dans l’âme, et non dans les choses, dont toutes les propriétés sont particulières. Le réalisme semble en fait opérer une inversion inacceptable de l’ordre logique : ce n’est pas parce que deux chiens ont en commun un universel « chien » (une essence de chien) qu’ils se ressemblent, mais c’est parce qu’ils se ressemblent qu’on les regroupe sous la même catégorie de « chien ». On peut distinguer un nominalisme faible  qui refuse l’existence d’universaux mais admet celle de propriétés particulières (il n’y a pas « le rouge », mais des rouges), et un nominalisme fort qui nie aussi l’existence des propriétés particulières (il n’y a pas des « rouges », il n’y a que des objets rouges). Le premier nominalisme peut être assimilé à la théorie des tropes, terme introduit par Donald Williams dans son article « Les éléments de l’être » : il existe des tropes ou « particuliers abstraits », résidant dans les « particuliers concrets » (les objets). Chaque trope résidant dans un particulier, il se distingue de tous les autres : le rouge de la cerise n’est pas celui d’une autre cerise. Deux tropes peuvent être en relation de ressemblance exacte, ce qui explique la ressemblance de deux rouges, sans qu’il s’agisse pour autant du même trope, ce qui évite le problème de la localisation multiple des universaux. Les tropes seraient donc de bons substituts aux universaux, disposant des mêmes capacités explicatives, mais avec un moindre coût ontologique (évitant de supposer des entités embarrassantes). 

B) Il existe encore des raisons supplémentaires de refuser le réalisme des universaux. D’abord parce que les universaux nous masqueraient la réalité, qui serait toujours singulière. On retrouverait ici ce que Bergson a dit sur le langage et les concepts : les universaux (ou concepts chez Bergson) sont un moyen utile par lequel l’intelligence peut agir sur les choses, mais ils ne constituent pas le fond du réel et doivent être abandonnés lorsqu’on tente de connaître l’absolu. Les universaux peuvent aussi donner lieu à une critique plus générale : ils sont alors accusés d’oublier les particularités. On retrouverait cette fois les critiques de l’universalisme, comme celle dvp par Sylviane Agacinski dans Métaphysique des sexes : l’universel du christianisme est un universel masculin (« l’Homme »), qui oublie la femme. Cela rejoint les injonctions à ne pas « essentialiser », à ne pas former d’universaux (qu’on les conçoive comme des entités ou des concepts), qui ne seraient jamais que des manières de privilégier arbitrairement certaines particularités aux dépens des autres. Mais l’argument le plus fort reste sûrement le constat que les universaux ne sont pas universels. Comme l’ont montré Berlin et Kay, toutes les langues n’ont pas les mêmes MBC. Elles ne reconnaissent donc pas les mêmes universaux. Si le chinois classique utilise la couleur 青(qing) pour désigner toutes les nuances du bleu au vert, les réunissant dans un universel, ce qui est impossible pour le français qui y verrait deux universaux distincts, il faudrait en conclure, si l’on croit à l’existence réelle des universaux, que l’une des deux langues a tort. Il semble donc plus naturel de considérer que les universaux sont des concepts inventés par les hommes.

C) Les nominalismes ont cpdt des limites. Les tropes ne sont-ils pas encore des entités en trop ? Le nominalisme le plus extrême, dit nominalisme de la ressemblance, considère que même les tropes sont des entités superflues. Les propriétés ne sont que des manières de réifier des ressemblances entre les choses : deux objets se ressemblent, et c’est en constatant cette ressemblance que l’on invente l’idée d’une « propriété » (par exemple le rouge) qui serait commune aux deux objets, sans être identique. Mais en fait, la notion même de trope semble contradictoire : si deux tropes sont toujours différents, pourquoi les regrouper sous un même nom ? Si tous les rouges diffèrent, pourquoi les dire rouges ? Il n’y a pas des particuliers possédant des propriétés particulières, qui existeraient en eux mais pourraient en être distinguées, mais seulement des particuliers, dont les ressemblances sont posées comme le fait fondamental (Quine défend ce nominalisme fort dans « De ce qui est », en admettant l’existence de particuliers sans reconnaître celle des propriétés). 

Le nominalisme peut donc être une alternative séduisante au réalisme, mais d’un côté la théorie des tropes semble encore postuler des entités inutiles, et d’un autre côté le nominalisme de la ressemblance pose la ressemblance comme un fait premier et inexplicable, ce qui est encore insatisfaisant. Les deux nominalismes échouent également à expliquer pourquoi certains particuliers se ressemblent autant, et réagissent de la même manière. Le réalisme leur oppose la simple identité de propriétés. Après les contorsions des nominalistes, il ne semble plus si coûteux d’affirmer que, si toutes les eaux gèlent, c’est parce qu’elles possèdent une même propriété…

III) A) Il s’agirait donc de prendre au sérieux le réalisme des universaux, en le recentrant sur le réalisme immanent, comme l’a proposé David Armstrong dans Universals and Scientific Realism. Il rappelle les avantages du réalisme, comme expliquer les ressemblances entre particuliers ou leurs comportements récurrents (offrant ainsi une assise métaphysique aux lois de la N). Mais il suggère surtout de se concentrer sur l’étude des « propriétés rares » ou « naturelles », càd des propriétés les plus fondamentales, qui causent toutes les autres. Cela permet d’écarter les propriétés « abondantes », qui ne sont en fait que leurs simples conséquences. Ces propriétés sont censées être en nombre restreint, et il est donc possible de les étudier toutes, afin de rendre compte du réel. L’inventaire de ces propriétés revient à la science, puisque cela nécessite d’analyser précisément les particuliers. Par exemple, « être une molécule d’ADN », « avoir une charge » ou « avoir un spin » sont de telles propriétés rares. Les propriétés rares, qui sont finalement les universaux fondamentaux, permettent d’expliquer plus précisément les ressemblances que le recours aux autres universaux, sur lesquels pèse toujours un soupçon d’arbitraire (comme on l’a vu pour les couleurs). Ainsi, le léger goût de viande des champignons ne sera pas expliqué par le recours à l’universel « avoir un goût de viande », qu’on aurait du mal à localiser, mais par l’universel « avoir des molécules d’Inosine », beaucoup plus précis. Les propriétés rares permettent aussi de distinguer des ressemblances trompeuses. Une bille noire et une zone d’ombre peuvent sembler posséder le même universel, ou deux tropes en situation de ressemblance exacte. Pourtant, le noir de la bille résulte d’une absorption de lumière, le noir de l’ombre d’une obstruction physique. Les propriétés rares permettent donc de déterminer les ressemblances réelles. La théorie des propriétés rares permet donc de redonner du crédit au réalisme immanent des universaux.  

B) Cpdt, le réalisme d’Armstrong rencontre aussi des limites. D’abord, le problème de la localisation multiple demeure : si une propriété rare est présente dans plusieurs particuliers, peut-il vraiment s’agir de la même propriété ? Ensuite, cette théorie semble aboutir à une marginalisation de la métaphysique. En effet, l’étude des universaux (des propriétés rares) bascule du domaine de la métaphysique vers la physique. La métaphysique cède la place au discours scient, et même si Armstrong défend son rôle en affirmant qu’elle doit énoncer ce qu’est une propriété, là où la science se contente de les énumérer, il semble tout de même que la métaphysique soit cantonnée à un simple travail de définition. Mais peut-être ce travail est-il après tout fondamental, et peut-être est-ce un moyen de redonner sa noblesse à la métaphysique, puisqu’il semble que toute la querelle des universaux soit liée à un problème de définition. 

C) L’existence réelle ou conceptuelle des universaux dépend en effet de la façon dont on définit l’identité et la propriété. Deux propriétés qui ont les mêmes caractéristiques (comme deux sphères de même volume) sont-elles identiques (et les deux objets seraient alors deux instanciations de l’universel « sphère »), ou bien ne peuvent-elles jamais être totalement identiques, par le simple fait qu’elles ne sont pas au même endroit ds l’espace (et donc ne sont pas exactement soumises aux mêmes forces, etc.) ? Tout dépend aussi de la façon dont on définit une « propriété ». Considère-t-on qu’une propriété est une caractéristique qui explique et informe la chose, par ex la propriété sphère est la cause du fait que la balle est sphérique ; ou bien la propriété est-elle dégagée a posteriori : on voit la balle et on la dit sphérique car on reconnaît une forme identifiée ailleurs ? Il y aurait ainsi 2 questions fondamentales : deux propriétés peuvent-elles être identiques, ou sont-elles toujours particulières ? Et la propriété est-elle ce qui explique que la ch est comme elle est, ou est-elle dégagée a posteriori ? La réponse à ces 2 questions détermine le type d’existence accordé aux universaux : réel (immanent) ou conceptuel, mais détermine aussi le type d’existence accordé à l’essence et aux lois de la nature. Si une propriété peut être identique à une autre et qu’elle est un vrai agent causal, alors l’essence est ce qui, étant présent en plusieurs choses, fait que ces choses sont ce qu’elles sont, et qu’elles sont essentiellement les mêmes choses bien qu’elles diffèrent au niveau des accidents. Par exemple, tous les chiens sont des actualisations de l’essence du chien. Mais si chaque propriété est particulière et qu’elle est constituée a posteriori par notre esprit, alors l’essence ne précède pas les choses, mais n’est qu’un concept qui réunit des caractéristiques communes à plusieurs choses et permet ainsi d’identifier ce qui fait la spécificité de ces choses, même si ces caractéristiques sont en fait différentes. Par exemple, l’essence du zèbre est d’avoir 4 pattes, des rayures noires et blanches, etc., par quoi on distingue le zèbre des autres animaux, même si les rayures ne sont jamais identiques, et qu’il faudrait donc en fait inventer une essence pour chaque individu (mais alors le concept d’essence perdrait son utilité qui est justement d’ordonner le réel en regroupant les individus dans des catégories). De même, une loi de la nature sera ou bien une sorte de cause universelle et éternelle (la loi existe donc vraiment), ou bien la généralisation par induction de phénomènes s’étant produits dans un très grand nombre de cas (la loi est donc une simple description du réel). 

En conclusion, les universaux naissent de l’intuition que les choses qui se ressemblent ou réagissent de la même manière possèdent des propriétés identiques, qui permettent d’expliquer leurs similitudes et les phénomènes récurrents. Concevoir ces universaux comme des entités transcendantes pose de nombreux problèmes, comme celui de leur relation avec les autres entités, et cette théorie semble alors beaucoup trop coûteuse pour pouvoir être admise. La vraie alternative serait donc entre le réalisme immanent et les différentes formes de nominalisme. Le réalisme immanent rencontre lui aussi des limites, notamment celui de la localisation multiple des universaux, qui semblent faire du nominalisme une position plus facile à défendre. Cpdt, les nominalismes ne parviennent pas à expliquer les ressemblances, voire supposent des tropes qui sont accusés, soient d’être encore de trop, soit de n’être que des ersatz d’universaux. On peut alors tenter de prendre au sérieux le réalisme des universaux, en le recentrant sur le réalisme immanent et les propriétés rares, même si cela ne résout pas toutes les difficultés, et semble réduire la métaphysique à un rôle définitionnel. Mais si tout dépend finalement de la manière dont on définit les notions d’identité et de propriété, la métaphysique retrouve en fait un rôle fondamental. A elle pourrait revenir la charge, sinon de trancher entre les définitions, du moins de déterminer clairement les conséquences logiques qui suivent le choix de telle ou telle définition, afin d’identifier les nœuds conceptuels à partir desquels s’élaborent les différents systèmes en concurrence.

Paul Laurens (2024)