La guerre : textes philosophiques

Dans le cadre du projet transdisciplinaire autour du cycle de conférences organisées sur « La Grande Guerre en toutes lettres », l’Atelier philosophique avaient été consacré, en 2018, ses premières séances à des « variations philosophiques sur la guerre ».
Ci-dessous quelques éléments bibliographiques et un extrait de texte de Walter Benjamin et une conférence de Bergson.

Voir aussi :
https://prepasaintsernin.files.wordpress.com/2018/05/cournarie-guerre-philosophie-antique-prepasernin.pdf
https://prepasaintsernin.files.wordpress.com/2018/05/cournarie-guerre-juste-prepasernin.pdf


2015 : Leclercq, Stéfan (sous la direction de), Les philosophes et la guerre de 1914-1918, Vrin diffusion, 2015
2014 : Bruyeron Roger (textes choisis et présentés par), 1914 — L’entrée en guerre de quelques philosophes, Hermann, 2014
2010 : Walzer, Michael, Guerres justes et injustes, Folio, 2010 [1ère édition 1977, Just and Injust Wars)
2010 : Canto-Sperber, Monique, L’idée de guerre juste, PUF, 2010
2006 : Chauvier Stéphane, Justice et droits à l’échelle globale, Vrin, 2006
1988 : Soulez (sous la direction de), Les philosophes et la guerre de 14 (Presses universitaires de Vincennes, 1988)
1988 : Philonenko, Essai sur la philosophie de la guerre, Vrin, 1988


« L’expérience, on savait exactement ce que c’était : toujours les anciens l’avaient apportée aux plus jeunes. Brièvement avec l’autorité de l’âge, sous forme de proverbes ; longuement, avec sa faconde, sous forme d’histoires ; parfois dans des récits de pays lointains, au coin du feu, devant les enfants et les petits-enfants. — Où tout cela est-il passé ? Trouve-t-on encore des gens capables de raconter une histoire ? Où les mourants prononcent-ils encore des paroles impérissables, qui se transmettent de génération en génération comme un anneau ancestral ? Qui aujourd’hui, sait dénicher le proverbe qui va le tirer d’embarras ? Qui chercherait à clouer le bec à la jeunesse en invoquant son expérience passée ?
Non, une chose est claire : le cours de l’expérience a chuté, et ce dans une génération qui fit en 1914-1918 l’une des expériences les plus effroyables de l’histoire universelle. Le fait, pourtant n’est peut-être pas aussi étonnant qu’il y paraît. N’a-t-on pas alors constaté que les gens revenaient muets du champ de bataille ? Non pas plus riches, mais plus pauvres en expérience communicable. Ce qui s’est répandu dix ans plus tard dans le flot des livres de guerre n’avait rien à voir avec une expérience quelconque, car l’expérience se transmet de bouche en bouche. Car jamais expériences acquises n’ont été aussi radicalement démenties que l’expérience stratégique par la guerre de position, l’expérience économique par l’inflation, l’expérience corporelle par l’épreuve de la faim, l’expérience morale par les manœuvres des gouvernants. Une génération qui était encore allée à l’école en tramway hippomobile se retrouvait à découvert dans un paysage où plus rien n’était reconnaissable, hormis les nuages et, au milieu, dans un champ de forces traversé de tensions et d’explosions destructrices, le minuscule et fragile corps humain » (Walter Benjamin, « Expérience et pauvreté », Œuvres II, Folio, p. 364-365)

arp-p-2774062-jpg_2405670_660x281.JPG

Séance publique annuelle de l’Académie des sciences morales et politiques du samedi 12 décembre 1914
Discours de Henri Bergson, Président
« Messieurs
Quand vous me fîtes l’honneur de m’appeler à la présidence de notre Académie, je vantai, vous vous en souvenez, le calme de nos réunions ; je ne prévoyais pas que je viendrais, à la séance la plus solennelle de l’année, mû par une force supérieure à ma volonté, jeter, du haut de cette tribune, un cri d’horreur et d’indignation. Représentant d’une Compagnie qui n’a jamais cessé de travailler au progrès de la morale et du droit, qui compta toujours parmi ses membres les juristes les plus éminents, qui a tant contribué par eux à poser les principes régulateurs des rapports entre nations, je sens que c’est elle, je sens que ce sont eux, les vivants et les morts, qui protestent par ma voix, qui vouent à l’universelle exécration les crimes méthodiquement commis par l’Allemagne : incendie, pillage, destruction de monuments, massacre de femmes et d’enfants, violation de toutes les lois de la guerre. La civilisation avait déjà connu, sur tel ou tel de ses points, des retours offensifs de la barbarie; mais c’est la première fois que toutes les puissances du mal se dressent ensemble, coalisées, pour lui donner assaut.
On a dit que le dernier mot de la philosophie était : « comprendre et ne pas s’indigner ». Je ne sais, mais si j’avais à choisir, j’aimerais encore mieux, devant le crime, m’indigner et ne pas comprendre. Fort heureusement, le choix n’est pas nécessaire. Il y a des colères qui puisent, au contraire, dans l’approfondissement de leur objet, la force de se maintenir ou de se renouveler. La nôtre est de celles-là. Dégageons la signification de cette guerre : nous n’en aurons que plus d’horreur pour ceux qui nous la font. Rien n’est d’ailleurs plus facile. Un peu d’histoire, un peu de philosophie y suffiront.
Longtemps l’Allemagne s’était adonnée à la poésie, à l’art, à la métaphysique. Elle était faite, disait-elle, pour la pensée et pour le rêve ; « elle n’avait pas le sens des réalités ». Il est vrai que son administration laissait à désirer, qu’elle était partagée en États rivaux les uns des autres, et que l’anarchie, à certains moments, pouvait paraître irrémédiable. Une étude attentive eût pourtant révélé, sous ce désordre, le travail ordinaire de la vie, qui commence toujours par être trop touffue, et qui ensuite élague, choisit, s’arrête à une forme durable. De l’activité municipale, qui était intense, fût sortie à la longue une bonne administration, qui eût assuré l’ordre sans supprimer la liberté (1). D’un accord plus étroit entre les États confédérés fût sortie cette unité dans la diversité qui est le propre des êtres organisés. Mais il fallait pour cela du temps, comme il en faut à la vie pour donner ce qu’elle porte en elle.
Or, tandis que l’Allemagne travaillait ainsi sur elle-même, organiquement, il y avait à l’intérieur d’elle, ou plutôt à côté d’elle, un peuple chez lequel toutes choses tendaient à se passer mécaniquement. Artificielle avait été la formation de la Prusse, car elle s’était faite en cousant bout à bout, grossièrement, des provinces acquises ou conquises. Mécanique était son administration, qui fonctionnait avec la même espèce de régularité qu’une machine bien montée. Mécanique encore —  mécanique d’une précision et d’une puissance extrêmes —  cette armée sur laquelle se concentrait l’attention des Hohenzollern. Soit que le peuple eût été dressé pendant des siècles à l’obéissance machinale, soit que l’instinct élémentaire de conquête et de rapine, absorbant en lui la vie de la nation, l’eût simplifiée et rapprochée de la matérialité, soit enfin que le caractère prussien fût ainsi fait, c’étaient des visions de brutalité, de raideur, d’automatisme qu’évoquait l’idée de la Prusse, comme si tout y eût été mécanique, du geste de ses rois au pas de ses soldats.
Un jour vint où l’Allemagne eut à choisir entre un système d’unification raide et tout fait, qui viendrait du dehors se superposer mécaniquement à elle, et l’unité qui se ferait du dedans, par un effort naturel de la vie. Le choix lui était en même temps offert entre un mécanisme administratif où elle n’aurait qu’à s’insérer, —  ordre complet, sans doute, mais pauvre comme ce qui est artificiel, —  et l’ordre plus riche et plus souple où aboutissent, d’elles-mêmes, les volontés librement associées. Qu’allait-elle faire ?
Un homme était là, en qui s’incarnaient les méthodes de la Prusse, —  génie, je le veux bien, mais génie du mal, car il était sans scrupule, sans foi, sans pitié, sans âme. Il venait d’écarter le seul obstacle qui pût gêner son dessein; il s’était débarrassé de l’Autriche. Il se dit : Nous allons faire adopter à l’Allemagne, avec la centralisation et la discipline de la Prusse, toutes nos ambitions et tous nos appétits. Si elle hésite, si les peuples confédérés ne viennent pas d’eux-mêmes à cette résolution commune, je sais comment les y pousser : je ferai passer sur eux tous un même souffle de haine. Je les lancerai contre un ennemi commun, un ennemi que nous aurons trompé, guetté, et que nous tâcherons de surprendre désarmé. Alors, quand sonnera l’heure du triomphe, je surgirai ; à l’Allemagne enivrée j’arracherai un pacte qu’elle aura, comme celui de Faust avec Méphistophélès, signé de son sang, et par lequel aussi, comme Faust, pour les biens de la terre elle aura vendu son âme.
Il fit comme il avait dit. Le pacte fut conclu. Mais, pour qu’il ne pût pas être rompu, il fallait que l’Allemagne sentît à tout jamais la nécessité de l’armure où elle s’était emprisonnée. Bismarck y pourvut. Parmi les confidences tombées de sa bouche et recueillies par ses familiers, il y a ce mot révélateur : « Nous n’avons rien pris à l’Autriche après Sadowa, parce que nous voulions pouvoir un jour nous réconcilier avec elle. » Donc, en nous prenant l’Alsace et une partie de la Lorraine, il se disait qu’il n’y aurait pas de réconciliation possible avec nous. Il voulait que le peuple allemand se crût en danger permanent de guerre, que le nouvel empire restât armé jusqu’aux dents, et que l’Allemagne, au lieu de dissoudre en elle le militarisme prussien, le renforçât en se militarisant elle-même.
Elle le renforça, et de jour en jour la machine gagnait en complication et en puissance. Mais voici qu’elle allait donner, automatiquement, un effet très différent de celui que les constructeurs avaient prévu. C’est l’histoire de la sorcière qui avait obtenu de son manche à balai, par une incantation magique, qu’il allât lui remplir des seaux à la rivière, et qui, n’ayant pas de formule pour l’arrêter dans son travail, vit son antre se remplir si bien d’eau qu’elle s’y noya.
L’armée prussienne avait été organisée, perfectionnée, soignée avec amour par les rois de Prusse pour qu’elle servît leur instinct de conquête. Il ne s’agissait alors que de prendre de la terre au voisin : la terre était à peu près toute la richesse. Mais du XIXe siècle date quelque chose de nouveau. L’idée, propre à ce siècle, de plier la science à la satisfaction des besoins matériels de l’homme, a provoqué un si extraordinaire développement de l’industrie, et par conséquent aussi du commerce, que l’antique conception de la richesse en a été bouleversée. Il n’avait pas fallu plus de cinquante ans pour amener cette transformation. Au lendemain de la guerre de 1870, une nation faite pour s’approprier les biens de la terre devait nécessairement devenir industrielle et commerçante. Elle ne changerait rien, pour cela, à ce qu’elle était dans son principe. Elle n’aurait, au contraire, qu’à utiliser les habitudes de discipline, de méthode, de ténacité, de soin minutieux, d’information précise, —  disons aussi d’indiscrétion et d’espionnage, —  auxquelles elle devait l’accroissement de sa puissance militaire. Elle se donnerait ainsi une industrie et un commerce non moins formidables que son armée, et qui marcheraient, eux aussi, militairement.
Dès lors on vit progresser ensemble, cheminant du même pas et se prêtant un mutuel appui, d’un côté l’industrie qui avait surgi à l’appel de l’esprit de conquête, de l’autre l’armée en laquelle s’incarnait cet esprit, la marine qui était venue se joindre à l’armée. L’industrie avait beau se développer dans tous les sens : c’est la guerre qu’elle visait d’abord. Dans des usines géantes, comme le monde n’en avait pas encore vu, des milliers d’ouvriers travaillaient à fondre des canons, tandis qu’à côté d’elles, à l’atelier, au laboratoire, tout ce qu’avait pu inventer le génie désintéressé des voisins était aussitôt saisi, infléchi, converti en machine de guerre. Réciproquement, l’armée et la marine, qui devaient leur accroissement à la richesse grandissante du pays, payaient leur dette en se mettant à la disposition de cette richesse : elles se chargeraient d’ouvrir des voies au commerce, des débouchés à l’industrie. Mais, par là même, le mouvement imprimé à la Prusse par ses rois, le mouvement communiqué par la Prusse à l’Allemagne, allait dévier en s’accélérant, en se précipitant. Tôt ou tard il devait échapper à toute direction et devenir la course à l’abîme.
L’esprit de conquête, en effet, a beau ne pas connaître de bornes : il limite ses ambitions immédiates, tant qu’il s’agit simplement de prendre de la terre au voisin. Il avait fallu aux rois de Prusse une longue série de guerres pour constituer leur royaume. Même quand on s’appelle Frédéric ou Guillaume, on ne s’annexe guère plus d’une ou deux provinces à la fois ; on s’affaiblirait si l’on en prenait davantage. Mais supposez qu’à la nouvelle forme de la richesse s’applique le même insatiable besoin de conquérir : l’ambition, qui jusque-là échelonnait ses échéances sur une longueur indéfinie de temps parce que chacune d’elles ne pouvait lui valoir qu’une portion définie d’espace, se porte tout d’un coup à un objet illimité comme elle. Sur tous les points du globe où l’on apercevra des matières premières pour son industrie, des points de relâche pour ses navires, des concessions pour ses entrepreneurs ou des débouchés pour ses produits, on s’arrogera des droits. De fait, la politique qui avait si bien réussi à la Prusse allait passer, sans transition, de la prudence la plus avisée à la plus folle témérité. Bismarck, retardant pour ainsi dire sur lui-même, répugnait encore aux entreprises coloniales ; il disait que toutes les affaires d’Orient ne valaient pas les os d’un grenadier poméranien.
L’Allemagne, elle, suivait l’impulsion que Bismarck lui avait donnée, et s’élançait nécessairement dans les deux directions qui s’ouvraient à l’est et à l’ouest : d’un côté c’était la route de l’Orient ; de l’autre, l’empire de la mer. Mais, par là, elle déclarait virtuellement la guerre à ceux dont Bismarck s’était ménagé l’alliance ou l’amitié. Son ambition visait la domination du monde.
Aucun scrupule ne pouvait d’ailleurs retenir cette ambition. Grisée par sa victoire, par le prestige qu’elle y avait gagné et dont bénéficiaient son commerce, son industrie, sa science même, l’Allemagne s’enfonçait dans une prospérité matérielle comme elle n’en avait jamais connu, comme elle n’en eût pas osé rêver. Elle se disait que si la force avait fait ce miracle, si la force avait pu donner la gloire et la richesse, c’est que la force recélait sans doute en elle une vertu mystérieuse, une vertu divine. Oui, la force brutale avec son cortège de ruses et de mensonges, quand elle arrivait avec assez d’élan pour pousser à la conquête du monde, devait venir en droite ligne du ciel et manifester la volonté de Dieu sur la terre. Le peuple qui recevait cet élan était le peuple élu, race de maîtres, à côté des autres qui sont des races d’esclaves. À un tel peuple, rien n’est interdit de ce qui peut l’aider à asseoir sa domination. Qu’on ne lui parle pas d’un droit inviolable ! Le droit est ce qui est inscrit dans un traité ; le traité est ce qui enregistre la volonté du vainqueur, c’est-à-dire la direction actuelle de sa force : donc la force et le droit sont la même chose ; et s’il plaît à la force de prendre une direction nouvelle, l’ancien droit devient de l’histoire ancienne, le traité qui le consacrait n’est plus qu’un chiffon de papier. Ainsi se traduisait en idée l’émerveillement de l’Allemagne devant ses victoires, devant la force brutale qui avait été le moyen, devant la prospérité matérielle qui était le résultat. Et voici qu’à l’appel de cette idée accouraient de-ci, de-là, réveillées de leur sommeil, secouant la poussière des bibliothèques, mille pensées que l’Allemagne avait laissées dormir chez ses poètes et ses philosophes, toutes celles qui pouvaient prêter une forme séduisante ou frappante à la conviction déjà faite. Désormais l’impérialisme allemand avait sa doctrine. On l’enseignait à l’école, à l’Université ; on y façonnait sans peine une nation pliée à l’obéissance passive, qui n’avait pas d’idéal supérieur à y opposer. Beaucoup ont expliqué par elle les aberrations de la politique allemande. Je n’y vois, pour ma part, qu’une philosophie destinée à traduire en idées ce qui était, au fond, ambition insatiable, volonté pervertie par l’orgueil. C’est un effet plutôt qu’une cause ; et le jour où l’Allemagne, consciente de son abaissement moral, dirait, pour s’excuser, qu’elle s’était trop fiée à certaines théories, qu’erreur n’est pas crime, il faudrait lui répondre que sa philosophie fut simplement la transposition intellectuelle de sa brutalité, de ses appétits et de ses vices. Il en est ainsi, généralement, des doctrines par lesquelles les peuples, ou les individus, expliquent ce qu’ils sont et ce qu’ils font. L’Allemagne, devenue définitivement une nation de proie, se réclame de Hegel, comme une Allemagne éprise de beauté morale se déclarerait fidèle à Kant, comme une Allemagne sentimentale se fût placée sous l’invocation de Jacobi ou de Schopenhauer. Eût-elle appuyé dans toute autre direction, n’eût-elle pas trouvé chez elle le philosophe qu’il lui fallait, elle se le fût procuré à l’étranger. C’est ainsi que, le jour où elle voulut se prouver à elle-même qu’il y a des races prédestinées, elle vint prendre chez nous, pour le hisser à la célébrité, un écrivain que nous n’avions pas lu, Gobineau.
Il n’en est pas moins vrai qu’une ambition perverse, lorsqu’elle s’est érigée en théorie, se sent plus à son aise pour aller jusqu’au bout d’elle-même : elle rejettera ainsi sur la logique une part de la responsabilité. Si la race germanique est la race élue, elle sera la seule qui ait le droit absolu de vivre; les autres seront des races qu’elle tolère, et cette tolérance sera précisément ce qu’on appelle l’état de paix. Vienne la guerre : c’est l’anéantissement de l’ennemi que l’Allemagne devra poursuivre. Elle ne s’en prendra pas seulement aux combattants ; elle massacrera les femmes, les enfants, les vieillards ; elle pillera, elle incendiera ; l’idéal serait de détruire les villes, les villages, toute la population. Voilà ce qu’on trouvera au bout de la théorie. Voici maintenant ce qui était à l’origine.
Tant que la guerre n’avait été que le moyen de trancher une question posée entre deux peuples, c’est entre les deux armées que se localisait le conflit. À ce résultat, du moins, tendait le progrès de la civilisation. On éliminait de plus en plus les violences inutiles ; on mettait hors de cause les populations inoffensives. Ainsi se constituait peu à peu un code de la guerre. Déjà, toutefois, l’armée prussienne s’accommodait mal de cette loi, organisée comme elle l’était pour la conquête. Mais du jour où le militarisme prussien, devenu militarisme allemand, fut allé rejoindre l’industrialisme, c’étaient l’industrie et le commerce de l’ennemi, c’étaient les sources de sa richesse, c’était sa richesse elle-même que la guerre devait viser en même temps que sa puissance militaire. Il fallait détruire ses usines pour supprimer sa concurrence ; il fallait aussi, pour l’appauvrir définitivement et s’enrichir soi-même, rançonner les villes, piller, incendier. Surtout, la guerre devait être courte, non seulement pour que la vie économique de l’Allemagne n’eût pas trop à en souffrir, mais encore et surtout parce que sa puissance militaire ne trouvait pas, dans la conscience d’un droit supérieur à la force, le moyen de se soutenir et de se récupérer elle-même. Sa force morale, n’étant que l’orgueil de sa force matérielle, suivrait les mêmes vicissitudes : à mesure que celle-ci se dépenserait, celle-là s’userait. Il ne fallait pas lui laisser le temps de s’user. Il fallait que la machine donnât son effet tout d’un coup. Elle y réussirait si elle pouvait terroriser les populations, paralyser ainsi le pays. Pour cela, elle ne devait embarrasser d’aucun scrupule le jeu de ses rouages. D’où un système d’atrocités préparé d’avance, aussi savamment combiné que la machine elle-même.
Telle est l’explication de ce que nous avons sous les yeux. « Barbarie scientifique », « barbarie systématique », a-t-on dit. Oui, barbarie qui s’est renforcée elle-même en captant les forces de la civilisation. À travers toute l’histoire que nous venons de raconter, il y a comme une résonnance continue de militarisme et d’industrialisme, de machinisme et de mécanisme, de bas matérialisme moral. Dans bien des années, quand le recul du passé n’en laissera plus apercevoir que les grandes lignes, voici peut-être comment un philosophe en parlera.
Il dira que l’idée, propre au XIXe siècle, d’employer la science à la satisfaction de nos besoins matériels avait donné aux arts mécaniques une extension inattendue et procuré à l’homme, en moins de cinquante ans, plus d’outils qu’il ne s’en était fabriqué pendant les milliers d’années qu’il avait passés sur la terre. Chaque machine nouvelle étant pour l’homme un nouvel organe, —  organe artificiel qui vient prolonger ses organes naturels, —  son corps s’en trouva subitement et prodigieusement agrandi, sans que son âme eût pu se dilater assez vite pour embrasser tout ce nouveau corps. De cette disproportion naquirent des problèmes moraux, sociaux, internationaux, que la plupart des peuples s’efforçaient de résoudre en comblant l’intervalle, en faisant qu’il y eût plus de liberté, plus de fraternité, plus de justice qu’on n’en avait encore vu dans le monde. Or, tandis que l’humanité tentait ce grand travail de spiritualisation, des puissances inférieures —  j’allais dire infernales —  combinaient l’expérience inverse. Qu’arriverait-il si les forces mécaniques, que la science venait d’amener sur un point pour les mettre au service de l’homme, s’emparaient de l’homme pour le convertir à leur propre matérialité ? Que deviendrait le monde si ce mécanisme se saisissait de l’humanité entière et si les peuples, au lieu de se hausser librement à une diversité plus riche et plus harmonieuse, comme des personnes, tombaient dans l’uniformité comme des choses ? Que serait une société qui obéirait automatiquement à un mot d’ordre mécaniquement transmis, qui réglerait sur lui sa science et sa conscience, et qui aurait perdu, avec le sens de la justice, la notion de la vérité ? Que serait une humanité où la force brutale tiendrait lieu de force morale ? Quelle barbarie nouvelle, cette fois définitive, sortirait de là pour étouffer les sentiments, les idées, la civilisation enfin que l’ancienne barbarie portait en germe ? Qu’adviendrait-il, pour tout dire, si l’effort moral de l’humanité se retournait contre lui-même au moment d’atteindre son terme, et si quelque artifice diabolique lui faisait produire, au lieu d’une spiritualisation de la matière, la mécanisation de l’esprit ?
Pour tenter l’expérience, il y avait un peuple prédestiné. La Prusse avait été militarisée par ses rois ; l’Allemagne avait été militarisée par la Prusse ; une nation puissante était là, marchant à la mécanique. Mécanisme administratif et mécanisme militaire n’attendaient que l’apparition du mécanisme industriel pour se combiner avec lui. La combinaison une fois faite, une machine formidable se dresserait. Elle n’aurait qu’à se déclencher pour entraîner les autres peuples à la suite de l’Allemagne, assujettis au même mouvement, prisonniers du même mécanisme. Telle serait la signification de la guerre, le jour où l’Allemagne se déciderait à la déclarer.
Elle s’y décida ; mais le résultat fut bien différent de ce qui avait été prévu. Car les forces morales, qu’il s’agissait de soumettre aux puissances les plus voisines de la matière, se révélèrent subitement créatrices de force matérielle. Une simple idée, la conception héroïque qu’un petit peuple s’était faite de l’honneur, lui permettait de tenir tête à un puissant empire. Au cri de la justice outragée, on vit sortir de terre, dans un pays qui s’était jusque-là reposé sur sa flotte, un million, deux millions de soldats. Miracle plus grand encore : dans une nation qui s’était crue mortellement divisée avec elle-même, du jour au lendemain tous étaient redevenus frères. Dès lors, l’issue de la lutte n’était pas douteuse. D’un côté c’était la force étalée en surface, de l’autre, la force en profondeur. D’un côté le mécanisme, la chose toute faite, qui ne se répare pas elle-même ; de l’autre, la vie, puissance de création, qui se fait et se refait à chaque instant. D’un côté ce qui s’use, de l’autre ce qui ne s’use pas. La machine s’usa, en effet. Longuement elle résista, lentement elle s’inclina ; puis, tout à coup, elle se brisa. Elle avait écrasé sous elle, hélas ! un grand nombre de nos enfants : et sur le sort de cette jeunesse, qui fut si naturellement et si simplement la plus héroïque des jeunesses, nous pleurons encore. Une loi implacable veut que l’esprit se heurte à la résistance de la matière, que la vie n’avance jamais sans broyer du vivant, et que les grands résultats moraux s’achètent au prix de beaucoup de sang et de beaucoup de larmes. Mais, cette fois, le sacrifice devait être fécond autant qu’il avait été beau. Pour qu’elles se mesurassent avec la Vie dans un combat suprême, le destin avait réuni sur un même point toutes les puissances de mort : et voici que la mort était vaincue ; l’humanité avait été sauvée, par la souffrance matérielle, de la déchéance morale qui eût été sa fin ; les peuples, joyeux dans leur désolation, entonnaient du fond du deuil et de la ruine le chant de la délivrance. »